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Full text of "Essai sur la secte des Illuminés"

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ESSAI 
SUR LA SECTE | 


DES ILLUMINÉS. 


1789. 118 


_24l. e. Lys 


+ 


ue 


Lo 


a 
AVERTISSEMENT. 


Sorr en Allemand, foit en François, on a beau- 
coup écrit depuis quelque-temps fur la Prufie 
& contre la Prufle. Le nouveau Gouvernement 
a été jugé avec une févérité extrême. Dans tous 
ces ouvrages , il eft queftion des illuminés. C’eft 
à cette Secte ténébreufe qu'on rapporte prefque 
tous les maux qui défolent lhéritage de limmor- 
tel Frédéric. Dans de telles circonftances , il nous 
a paru convenable d’appaiïfer la curiofité du Pu- : 
blic, & de donner cet Effai, que la Vérité avoue: 
ra Les tableaux font effrayans , les principes font 
pervers, les conféquences font terribles , & c’eft 
pourquoi nous avons écrit. S'il eft dangereux de 
parler , il feroit perfide de fe taire. © -. , 

Quoique PAllemagne foit le foyer de ceserreurs 
funeftes, quoiqu’elles y jouiffent d’une haute pro- 
tection ; elles ne font pas tout-à-fait étrangères 
aux autres Nations. La France n’eft pas entière- 
ment pure; & fi dans la crife qui nous tour- 
mente, les Martiniftes n’ofent, ou peut-être ne 
. peuvent fe faire entendre , ils reparoîtront avec 
plus de danger lorfque le calme fera revenu. 

O mes Concitoyens ! croyez que nous ne ré- . 
pandons pas de faufles allarmes. Nous avons écrit 
avec un affez grand courage , & àous fommes loin 
d’avoir tout dit; pourquoi ? c’eft que chez Îles 
hommes la vérité nue eft la plus violente des &- 
tyres. L’étonnante fcène racontée au chapitre neu- 
vième, les incroyables myfières révelés dans les 
notes , font de vaftes fujets de méditation, I y a 

a 


en 


Ci) . 
cependant des impoftures ourdies avec plus d'a 
drefle ; mais on ne peut encore les dévoiler fans 
indiquer le lieu de la fcène, & dès-lors c’eft livrer 
au ridicule des hommes que POrdre Social a in- 
térêt de faire refpeéter, 


GR 
INTRODUCTION. 


Lorsoue j'ai écrit cet Ouvrage , je ne me fuis 
pas flatté d’être cru , & conféquemment je ne me 
fuis pas flatté de convaincre. Quand on vient ré- 
véler des chofes fi extraordinaires , il faut fe ré- 
figner, & sattendre à pair pour un Déclamateur. 
Dès qu’un Ecrivain eft déclaré tel, on fe difpen- 
fe d'examiner fon Ouvrage Mais fi la force du 
fujet avoit feule exalté l'imagination , fi la con- 
noiffance du mal avoit aigri le jugement , fi le no- 
ble defir de fauver les humains avoit armé l’élo- 
quence de ces traits foudroyans qui accablent ler 
reur ; fi Fon nétoit forti de fon caractère que 
preflé par limminence du danger, tout Lecteur 
impartial devroit du moins obéir à cette crainte 
falutaire , qui trouble une fécurité perfide |, & 
juger par lui-même fi les malheurs prévus font 
chimériques , ou fi la prudence ordonné de s’en 
occuper. 

Les gens honnêtes s’allarment , les gens tièdes 
doutent , les coupables nient , les fages examinent , 
& ceft eux que invoque en ce jour, & dont 
je voudrois éguillonner le zèle, L 

On feroit aflez porté à détefter cette machina- 
tion myftique ; mais on ne croit pas encore à fon 
exiftence. Il faudroit pouvoir articuler les faits’, 
mettre àmême de les vérifier |, nommer les agens, 
accufer les impofteurs, produire les témoins, pu- 
blier les écrits, commencer un procès en règle, 
fuivre une information, Tout cela feroit poffible , 


at 


iv 
fi les Coriphées de { de n’étoufloient pas la 
première voix qui #élève dans les pays où le Sou- 
verain eft le Pape de cette nouvelle Eglife. 

Je ne. fais par quel enchantement les Princes, 
ordinairement partagés entre les plaifirs & la foif 
d'un nom brillant, ont été les premiers à adopter 
une confédération où ils ne peuvent que perdre. 
On en compte trente en Europe, régnans ou 
non-régnans , tellement imbus de ces'abfurdités, 
qu’ils font inabordables à la raifon la plus tolé- 
rante. Veut-on compofer avec eux, & procéder 
par la logique la plus fimple, ils commencent par 
fe défier & finiflent par s'éloigner. On en voit. 
qui feroient le rebut de lhumanité, s'ils ne trai- 
noient pas un nom refpecté, fe faire Prédicans & 
répandre le dogme des Illuminés dans un infpi- 
de bavardage "D’autres, fe conftituer Protecieurs 
‘Fanatiques d’une Religion qu’ils ne comprennent 

as , ouvrir leurs terres, qu'ils nomment des Etats, 
à tous les Avanturiers que difperfe la Seéte pour- 
parvenir à fes fins La plupart accueillent avec un 
empreflement fanatique , tout ce qui porte la li- 
“vrée dés Swedemborg, des Schræpfier. . 

En France , la Cour efi étrangère aux élémens 
‘de la T'héofophie. Le mouvement rapide qui agite 
les efprits, ne donne à aucun fyftème religieux le 
* temps de fe développer. Les Corps Littéraires s’en 

 moquent ; la Bourgeoifie laborieufe, & heureu- 
ferment peu inftruite, eft encore inacceffible à cette 
efpèce de féduétion Mais il exifte une foule de 
petits partis anti-philofophiques , compofés de Fem- 
mes Savantes , d'Abbés Théologiens, & de quel- 
ques Prétendus Sages. Chaque parti a fa croyan- 
ce, fes prodiges, fon Hiérophante, fes Miflion- 


Lo v , 

naires, fes Adeptes, fes Détracteurs. Ainfi Paris, 
le centre de toutes les charlataneries comme de 
toutes les lumières , offre des Vifionnaires de tous 
genres, Chacun tend à expliquer la Bible en fa- 
veur de fon fyftème, à fonder fa Religion , à rem- 
plir fon temple, à multiplier fes cathécumènes. 
Ici Jefus-Chrift joue un grand rôle; là c’eft le 
Diable ; ailleurs c’eft la Nature; plus loin c’eft la 
Foi. Partout la raïfon eft nulle, la fcience inuti- 
le , Pexpérience une chymère. Barbarin fomnam- 
bulife | Caglioftro guérit, Lavater confole, Saint- 
Martin inftruit, d'E X**%% (1).,.......7res facra 
mifer. Tous employent l'erreur pour arriver à une 
réputation utile; & fi Pon excepte Lavater , : qui, ‘ 
par un mélange d'efprit & de bonhomie, fäit 
de bonne foi des dupes , les vifions font dans la 
main des autres un reflort dont ils combinent les 
mouvemens avec adrefle. 

En Allemagne ; les Cours donnent une impul- 
fion à tous les efprits. Ils font plus folides que ra- 
finés, dès-lors on le convainc avec des menfonges 
mis en fillogifmes. Dès qu'on a tourné leur bon- 
homie naturelle vers leur idole, qu'ils nomment 
philantropie ; il y a peu de travers qu’on ne puifle 
leur faire adopter. Les petits Princes, qui ont la 
manie d'être loués , & dont les noins s’oublieroïient 
aifément dans les grands intérêts qui agitent conti: 
nuellement l’Europe, fe laiffent aller au doux en- 
cens dont les enyvrent les Prêtres des Illuminés , 
prodigues d’éloges jufqu’à la fatiété dans des livres 
que perfonne n’achève , mais que beaucoup de 


(rx) Il fubifloit alors les horreurs de l'exil aux ifles Sainte Mar- 
guerite, . 
| au 


_ 


. gens commencent. Les femmes fe jettent auffi dans 
cette myfticité , & s’imaginent pardà reflufciter les 
beaux jours de leur innocence ; la clafle des Cour- 
tifans embrafle la nouvelle Secte , parce qu'entre 
les’ Protecteurs & les Adeptes, il y a un com- 
merce de penfons, de préfens, de titres, diri- 
gés contre des initiations, des myftères révélés , 
des prédictions confolantes ; il en réfulte une grande 
fidélité à des dogmes rémunérateurs. | 
: En Pologne & en Ruffe, ils font des Profé- 
lites, en Ruffie fur-tout , où la Religion fe prête 
aux fyfiêmes myftiques & à tout ce qui tient à 
lentoufiafme, Il y a de grands Perfonnages qui 
apoftolifent ; & quoique l’Impératrice rejette tout 
ce qui tient aux foiblefles de Pefprit humain , il 
fe trouve des T'héofophes, même fous fes yeux, 
qui les évitent ou les bravent. Puifle fon Succef- 
feur hériter de la même Philofophie! Puiffe cette 
vafté contrée ne connoître d'autre efclavage, que 
- celui auquel la condamnerent fes premiers maïi- 
tres! 

Croiroit-on que. l'Angleterre, ce.pays où lan 
penfé, n’eft pas toutàfait aflranchi de ces honteu- 
fes croyances ? Ce n’eft pas un fyftême complet, 
à linftar de l'Allemagne, mais il y a des efpèces 


. de confréries où l’on dogmatife, où lon foutient , 


par des fecrets, le zèle des Initiés Les progrès 
{eulement font moins rapides que par-tout ailleurs , . 
parce que les Anglois voyagent beaucoup ; & 
quoique la plupart voyagent très-mal , ils appren- 
nent cependant à connoître la mafle des hommes 
&. du moins sapperçoivent que par-tout c’eft l’ef- 
pèce la plus'vile & la plus méprifable qui fe dé- 
voue au métier de tromper & d’abrutir la condi- 
tion humaine, . 


C vi | 

Nous avons long-teps alancé à publier cet 
écrit. C’eft fonner l'alarme , dira’on , c’eft donner 
plus de confiftance encore à une Sete naiflante, qui 
renferme cent fois plus de Dupes que d’impofteurs, 
Jufqu’icices grands Corps, dépofitaires de la fcience, 
n’ont pas embraflé ces dogmes nouveaux; & n’y eut- 
il qu’un jufte , il faut faire grace , en fa faveur , à 
tant d'hommes dont tout le crime eft de n’avoir 
pas reçu de la nature cette heureufe & rare perf 
picacité qui met à l’abri de la féduction. 

Loin de nous de tels principes C’eft la puñilla 
nimité qui prend le mafque de la commifération, 
Quoi ! nous devrions nous taire , parce qu’on criera 
à la calomniel au libelle, à la méchanceté ? La ca- 
lomnie! Mais il eft des hommes que Pon ne peut 
pas calomnier. La noirceur de leurs projets k un 
abime méphytique , dans lequel le vulgaire des 
mortels n’eft pas capable de defcendre , & qui fe- 
roit encore inconnu fans les exhalaifons perfides qui 
fe répandent au loin pour le malheur du monde... 
Un libelle ! Eh oui, fans doute, cet Ouvrage, où 
lon parlera d’eux , en fera un ; car l’on n’aura que 
des vices à préfenter |, que des crimes à révé- 
ler, que l’hypocrifie à peindre.... La méchan- 
çeté ! Eh qui en eft le plus coupable ? celui qui 
- laiffe froidement égorger fes Concitoyens, ou ce- 
lui qui place des fentinelles fur la route du pré- 
cipice ? [l s’agit bien d’égards, de ménagemens, 
de politefles , dvec des hommes de fer, qui, le 
poignard à la main , marquent leurs victimes. 

. Suivez , fuivez ces lâches principes; vous , dont 

le métier eft d’aduler les Rois , d’excufer leurs 

méprifes , d’exalter les moindres élans de bienfai- 
| a iv 


Re ES ARR, 


re D 


| vi | 

fance, & de.divifer Co à qualités douteules. 
Achetez à ce prix, je ne dis pas même les hon- 
neurs, tous vains qu’ils font, mais un peu d’or, 
digne pféfent de votre ame, & ne venez pas 
nous. parler de votre amour pour la vérité, de 
votre philantropie |, de vos engagemens avec la 
vertu ; reprenez votre infolente eflime pour ces Fil- 
les du Ciel, & réfervez-là pour les Dieux de vo- 
tre Secie. 

Quand on leur tient de femblables difcours , ils 
ne peuvent répondre ; moins encore réfuter. Alors 
ils perfécutent & fubffituent Pufage tyrannique de 
l'autorité, dont ils font'dépofitaires , à ’ufage du 
raifonnement qui les: ferviroit mal. Pour échapper 
à l’odieufe réputation attachée aux Perfécuteurs , 


ils détournent le cours des graces, de la juftice même; 


car employer le talent modefte, eft une dette qu’on 
acquitte. Ils détournent, dis-je, le cours des gra 
ces de leurs Adverfaires | & les laiflent végéter 
dans cet oubli humiliant, qui équivaut à une per- 
fécution, la feule peut-être qui tourmente le génie. 
Méprifé, il va chercher des climats. moins injuf- 
tes ; ou s’il demeure inflexiblement attaché à fes 
pénates, C’eft pour combattre , & arborer léten- 
dard de la raïfon. Alors les Partis fe forment, 
les querelles naiflent , les plans de défenfe fe 
combinent , le mécontentement devient général ; 
les voifins ambitieux en profitent , les guerres sal- 
lument , on place des Généraux Vifionnaires à la 
tête d'uné armée népgligée, plis inquiette de Par- 
gent qui la foudoira, qu’empreffée à défendre un 
pays qui lui eft devenu étranger. On met aux pre- 
mières places des hommes fans nerfs , fans gérie, 
ou quelques hommes capables, maïs qu’on à bien 


#4 


| IX 

foin d’aflujettir & de GX Daner à la médiocrité 
en faveur. On anéantit la penfée par une füurveil 
lance inquifitoriale ; on enchaîne les prefles, qui 
retiennent toute efpèce de vérités, ou afflige la 
Religion fugitive & forcée de céder fes chaires & 
_ fes autels à des Dieux fantaftiques; on fait des Ly- . 
 cées de vaftes folitudes , puifque là, où toutes les 
carrières font remplies par des Illuminés, ce font 
les Loges, & non les Univerfités qu’il faut fré- 
quenter. 

Ce n’eft donc pas Podieux plaifir de médire , 
quoiqu'il fût doux de venger l'honnêteté, qui nous 
a’ mis la plume à la main L’efpoir , foible il ef 
vrai , oui, l’efpoir d'enlever quelques hommes 
vertueux à la fafcination des illuminés, m'a foute- 
nu dans cette carrière. Depuis quelques années, je 
me fuis préfenté dans larène fous des formes di 
verfes, T'antôt enveloppé fous le voile de la fic- 
tion, quelquefois dans le champ clos d’une Aca- 
démie, plus fouvent dans des difcuflions appro- 
fondies , j'ai révélé d'étranges fecrets, Je viens au- 
jourd'hui énvifager la matière fous des points de 
vue plus importans , & préfenter une fuite d'idées 

i, par degrès, mènent à la conviction. 


Cherchant la {ource du mal dans le penchant 


funefte qu'ont tous les hommes au merveilleux , 
un coup-d’œil rapide füur les fiècles de notre Ere, 


montre que tous ont.à rougir d’incroyables er- 


reurs ; dans aucun temps, elles n’ont laiflé refpi- . 
rer la terre, elles fe font relevées , mais n’ont ja- 
mais difparu. | | 
L’homme leur fourit, & femble fe fauver dans 
leur fein des auftères leçons de la vérité. Quel- 
ques pays privilégiés les naturalifent , & s'aban- 


x. 
donnent à leur ifluen menfongère , tous lac- 
cueillent du moins , s’ils ne fe livrent pas. 

Avec quelle chaleur l'Europe n’atelle pas dé- 
fendu les Jéfuites , qui ont prêté tant de refflour- 
ces au fyftême théofophique. Ils exiftoient fous le 
diadème & fous la thiare , fous le cafque & fous la 
mitre , fous le mortier comme fous le bonnet doc- 
toral Le même fanatifme qui les confervoit a ref- 
fufcité depuis ‘trente ans l'Ordre des Francs-Ma- 
çons languiflant , & gardant fans peine un fecret 
que perfonne ne s'emprefloit de favoir. 

L'examen philofophique du régime des Francs- 
Maçons , nous a conduit à l’examen plus réfléchi 
encore de la Sete des Illuminés. N’étoit-il pas in- 
difpenfable de féparer les idées vulgaires ou préci- 


pitées, de celles qu’on doit fe former d’une aflo-: 


ciation ténébreufe | dont les myftères fe dérobent 
foigneufement à tout œil profane. 

Il falloit parcourir ces Cercles fameux , le vrai 
fécret de l'Ordre, le grand infirument des four. 
beries, ces laboratoires de l’iniquité , où Pon forge 
des fers pour les Rois, & ‘où lon diftille le poi- 
fon pour les humains ; raconter enfuite ces épreu- 
ves terribles qui précèdent les fermens, dont les 
fcélérats même n’ont peut-être pas la formule , & 
n’oféroient du-moins ladopter pour lien de leurs 
complots , fermens qui réalifent la fanglante fable 
d’Atrée , & couvriroient la fürface de la terre d’une 
nation d’aflaffins. 

Si ces allarmes font exagérées , bien eft-il vrai 
qu'on peut & qu’on -doit croire que la Secte des 
Hiuminés détruira néceffairement le Royaume où 
elle fera protégée , & ne refpectera pas même 
la fociété. Cette double vérité eft auffi clairement 


om 1 mm 


XJ: + 
prouvée que celle N la Ps c’eft-à-dire , que 
les Rois eux-mêmes font les plus intérefilés à cou- 
per le pied de cet arbre empoifonné, dont les 
racines touchent aux enfers, & dont la tête om- 
brage leur trône. 

Après le trifte fpeétacle fur lequel nos yeux ont 
repofé trop longtemps , nous avons cherché quel- 
que douce illuñion dans les moyens d'effacer ces 
fatales impreflions , & pefé fur ce que l’on en a 
penfé dans les âges qui ont précédés le nôtre. 

Cette idée feule, développée par une plume plus 
habile, laifleroit dans efprit une réflexion profon- 
de & bien défavorable aux Sectaires , réflexion 
qu'il faut fortifier par le portrait fidèle de leur 
Fondateur |, & un coup-d’'œil impartial fur la fi- 
tuation où fe trouvent les Nations réputées pro- 
teCtrices des erreurs à la mode. 

Cette dernière partie de Ouvrage eff terminée 
par l'offre de quelques moyens propres à afloiblir 
leur crédit. Nous avons rejetté à la fin des Notes 
Hiftoriques. Il y a des morceaux traduits de PAI. 
lemand , entièrement inconnus en France & en 
Italie. La plupart des autres n’ont jamais paru. Ils 
pouvoient être bien plus nombreux. Nous en avons 
dit aflez pour quiconque cherche à sinfiruire. 

Nous ne pouvons nous diffimuler que prefque 
toutes nos idées ne foient dirigées contre lAlle- 
magne , & nos portraits d’après l'original Cela 
même ne prouve-til pas combien ce Livre eft 
néceflaire ? S’il exifte des hommes tels que nous 
les avons peints, un danger imminent nous me- 
nace. Si nous n'avons oflert que des Etres imagi- 
najires , ces feuilles voleront bientôt fur la furface 
du fleuve d'Oubli, & n’exciteront pas même cette 


x 
curiofité momentanée qui eft encore loin du 
fuccès. 

Mais le même acte de fincérité qui livre au 
Public nos intentions, fera aufli garant de notre 
façon de penfer fur un nombre confidérable d’ex- 
cellens Efprits , toujours animés |, comme nous, 
d'une Sainte horreur contre les Vifionnaires. 

Oui, Allemagne recéla dans prefque tous les 
Ordres de la Société des cœurs honnêtes, qui 
gémiflent fur les projets de ces Novateurs myfti- 
ques. Ils s’étonnent qu’un pays , dont le caractère 
national repofe fur la franchife, puifle être déna- 
turé au point de s'ouvrir à des Apôtres dont le 
reflort principal eft limpofture. Ils gémiflènt de ce 
qu'un Peuple, dont Pidole chérie eft la Raïfon, 
fe mette à la fuite de quelques infenfés , qui pro- 
feffent la folie & enfeignent des chymères. Ils em- 
” ployent les deux reflources que le Ciel a mis aux 
mains du Sage , le mépris & la retraite. Ils pref- 
fent , ils animent ceux qui defcendent dans Pa- 
rène, 

Ils fentent, comme nous, que le remède efficace 
feroit peut-être une de ces grandes convulfions qui 
naiflènt de Ja chaîne des évènemens, fans qu 
foit au pouvoir des Rois de les éviter. En- 
traîné dans une de-ces querelles fanglantes qui 
agitent l’Europe entière , une nation n’invoque 
plus des efprits ; l’habileté & l'expérience devien- 
nent alors les Divinités T'utélaires du monde; les 
préceptes fe régénèrent , le courage exerce fon 
empire, chacun prend fa place , les Ufurpateurs de 
renommées font démafqués, les amesfortess’emparent 
d’une contrée, & devant elle on voit fuir & difpa- 
roître des hommes que le fort avoit deftinés à vieillir. 


( xiÿ ) 
Dans les honneurs obfcurs de quelque légion, 


Ou dans les travaux füubalternes de quelques 
chancelléries. Quelle deftinée ! Par quelle in- 
croyable fatalité fommes nous réduits à de- 
mander au Ciel ce qui eft le dernier effet defa . 
colère , à quel excès nos malheurs font montés, fi 
tout notre efpoir eft dans le plus terrible des fléaux. 
Rien n’eft plus vrai cependant. Il féroit paflager, 
& délivreroit peut-être le monde d’une erreur 
cruelle qui furvivra à plufieurs fiècles 

Quant à la France, on peut efpérer , que dans 
cette mobilité de principes, qui rarement per- 
met aux objets de jetter des racines Drofondes , 
fes Théâtres , fes Vaudevilles, & fes Modes vien- 
dront à fon fecours. Occupée de fréquentes fer- 
mentations, le T'héofophifme deviendra difficilement : 
une Religion complette. Il eft par lui-même trop 
trifie, trop infignifiant , pour agir fur un Peuple 
qui conferve encore quelque refte de gaîté, & 
qui a réfifté aux triftes querelles du Janfénifme , 
aux difcuflions parlementaires, aux longues dia- 
tribes des Economiftes, à la manie de penfer, 
préfens de la Philofophie moderne. D'ailleurs, cette 

hilofophie ne jette pas une lueur auffi chancelante 
que le voudroient quelques-uns de fes Détrac- 
teurs Peu de mois sécoulent fans qu’elle ne 
reproduife, avec fuccès, fes vérités éternelles. I] 
ne feroit pas difficile de prouver qu’elle n’a per- 
du que lenthoufiafine , le farcafme amer, le ton 
defpotique, & qu’elle a renforcé fes preuves & 
augmenté fa clarté. * 
+ Ï refte à examiner jufqu'à quek point il eft 
permis de s'expliquer fur les Grands, & für ceux 


. ( xiv 

qu'ils rendent Dépofitaires de À Adminifration. Prefz 
ae par-tout ils font comme Parche du Seigneur, 
uand on les touche, on eft frappé dans fa li- 
becté Il me femble pourtant qu'un avertiflement 
fag: eft un devoir plutôt qu'une licence, un hom- 
mage plutôt qu’une infulte. Offrir la vérité à un 
homme , c’eft fuppofer qu’il aime ; nofer le fai- 
re appercevoir de l'erreur, ceft agir comme s’il 
en étoit complice. Non-feulement ce n’eft pas un 
crime d'écrire avec une courageufe liberté, mais 
c'en feroit un de paralyfer les plumes énergiques. 
Elles afloibliffent les vapeurs de cet encens qui 
enyvre la puiflance & le crédit ; elles arrachent 
Pun à lengourdiflement, l'autre à la diffipation ; 
elles plaident la caufe du Peuple, de la vertu, 
de la fagefle; trois chofes qui rarement appro- 
chent des Cours, & qu’on y traite comme des 
. Etrangers importuns, Si la vengeance trempe ces 
plumes dans le fiel de la fatyre, fi Pintérêt per- 
fonnel les dégrade, elles deviennent alors des ar- 
mes impuiflantes, mais rarement dangereufes; car 

l'injure ne déshonore que celui qui lemploie. 
Ah ! que n’eft-il un moyen de corriger les hom- 
mes de la manie de louer |! Un Prince envoie dix 
mille hommes à la boucherie, on le loue: il 
accable fes fujets d'impôts mal organifés, on fête 
le jour qui lui donna le Trône; il fait un voya- 
ge inutile & difpendieux , à fon retour il pañle fous 
‘des, arcs de triomphe ; l'ennui le promene pério= 
diquement dans fes Etats, la foule saflemble pour 
lui prodiguer des hommages qu’il ne mérite pas. 
L’Idole, accoutumée à ce concert perfide de louan- 
ges, sirrite à la voix du Sage qui linftruit, & 
ne fe calme qu'aux fons flatteurs qui le difirai- 


/ 
idées Ge ur 
fent des fombres idées que faifle après elle Pauf- 
tere vérité. 

O Vérité fainte! malgré ce froid accueil, ne 
téloigne pas du Trône des Rois! Protege les, 
malgré leur infenfibilité , contre les illufions dont 
en les berce. Rends-nous le courage qui énerve 
la perfecution 5 imprime à nos Ecrits ton carac- 
tere divin, & force l’homme à reconnoître ton 
empire. Tous les autres difparoiffent fous la faulx 
du temps, le tien feul eft raflermi par fes trem- 
blantes mains, 


ESSAI 


*. 


“ be 


«. 


_ * : « 4. à 2-2 - D 


CHAPITRE PREMIER 
Du penchant dés homres aux chofes extraordinaires, 


————— 


C: dui fuipend le cours de nos vbfervations of- 
diniaires , ce qui trouble l'empire de l'habitude, 
s'empare bien aifément de notre efprit. Si les iges 
qu'on nous annonce prennent leur fource dans 
opinions religieufes, ou s'ils nous promettent quel- 
ues lumières fur cet avenir, objet conftant de nos 
ayeurs & de nos efpérantes, ils abufent notre 
raïon & anéantiffent prefque fon exercice, du moins 
les fufpendentls. Nos comnoiffances ; en apparence 
affez profondes, nos prétendus progrès dans l’art 
de penfer ; difparoiffent devant le premier fyftême 
théofophique. Les chiaîtes chrétiennes rétentiffent 
des écarts de l'incrédulité, & jamais l'imagination 
n’obéit avec une facilité aufli aveugle à route efpèce 


ee (2 
d'impulfion, pourvu que 
derrière les fciènces occultes. : : 
Auroit-on prévu que la fin déshonorée de ce fiècle 
feroit témoin encore dés fruits honteux de la crédulité : 
que le flambeau de la philofophie pâliroit deyant 
les torches du fanatifme; que la Patrie des Fontenelle, 
des Montefquieu , des Voltaire, des Diderot ; des 
Helvétius, des d'Alembert, accueilleroit un S*%*%*.. 
un W##*%*, un Caglioftro , un Lavater (1), un d”***?, 
& vingt autrés T'héofophes , dont les nams devroient 
avoir le fort de leurs talens , c’eft-à-dire demeurer à 
jamais inconnus. ‘ 
. Auroit-on prévu que l'Allemagne, à peine fortie 
des ténèbres où elle fut long-temps plongée, accré- 
diteroit les réveries des imbéciles, ou le plan des. 
_iinpôfteurs, laifferoit s’afflembler pdliblement , des. 
conciliabules, où l'erreur & l’impofture forment un 
corps de doétrine, & que.la Pruffe fur-tout, veuve 
. du grand Frédéric, deviéndroit Îe berceau de l'idio- 
tifme pour les uns, & le foyer de la féduétion pour 
les autres. ° L TS 
Auroit-on prévu qu’à l'inftant où:la politique appe- 
loit tous les Princés Germains fous l'étendard"de ‘la 
liberté , & à quitter cette obfcurité profonde, à la- 
quelle les condamne la petitefle de leurs Etats, ils 
.chercheroïient je ne fais quel fantôme de gloire dans 
la protection d'üne Seéte ténébreufe, qui, pour un 


“.(5) M, W°°#% eft connu pour un honnèête-homme , que le zèle de la 
maifon dn Dieu des Illuminés dévore. Il affñifta, il y a quatre ans, au 
*onventicule de Wilemsbad, dont le réfultat fut un livre que perfonne 
p’a lu...,. Caglioftro a perdu fon crédit, dès que fes procès l'ont fait: 
connoïtre. S'il favois faire des prodiges, il a eu une belle occafñon de 
montrer fon talent. Mais ce fameux procès n'a fervi qu'à révéler des 
turpirudes. Redevenu libre, Londres n'a pas époufé la caufe du Jongieur; 
& la paifible’ Suifle enfevelit aujourd'hui les miracles & le thaumaturge, 
._ Lavater défendu avec mäl-adrefle, attaqué avec acharnement , fuivi avec 
enthoufiafme , -eft un grand homme à Zurich. 11 ne fair pas lui-mêm: 
le mal qu'il fax; mais il fait tout le mal dont on l'accufe. M. d'*°°» 
a tranfporté au bareay l’entoufafme qui l'avoit faifi. Quoiqu'il ait mé- 
rité fon malheur, il faut le plaindre. Parmi ceux qui excitent de la 
commifératton , il en eft peu qui n'ayent commencé par méruer'te blème, 


L 


. 
+ 
+ 


le premier moteur fe cache- 


(C3) , 
bonheur, . au moins douteux ;' donne un ridicule 
certain. _. UT ET 

Oui, fans doute, on auroit dù le prévoiren jet - 
tant un coup-d'œil fur les fiècles pañlés. Mais on fe 
contente de favoir en général , que l'erreur a de tout 
temps régné fur la terre, & que précifémentc dans . 
fes plus grands fuccès , elle a toujours pris les formes : 
les plus obfcures , & s’eft conftamment réproduite : 

- fous les idées les plus bizarres. Je ne placerai:pas 
fous les yeux du Leéteur le vatalogue effrayant - 
de fes principaux délires ; il fufit de voir que depuis 
l'ère chrétienne, il n’y a pas un.fiècle qui n'ait vu 

naître .une opinion erronée. _,  . "+. 

. À peine le Chrift eutil cimenté fa doëtrine de fon 
fang, qu'un nommé Ménandre annonça »# qu'une . 
» multitude de génies fortis del’Etre Suprême avoient: . 
# farmé le monde & les hommes. Les Anges, créas . 
# teurs par impuiflance ou par méchanceté , enfet- 
»# moient l'ame humaine dans des organes où élle . 
# éprouvoit une alternative continuelle de biens &.. 
».de maux, qui finifloient par la mort... Ménarni . 
».dre gfluroit qu'il étoit envoyé -pär les Génies bien . 
n faifans, pour apprendre le moyen de triomphe 
# des Anges créateurs. Ce fecret confiftoit dans uf 
n bain magique, qu'on appeloit la vraie réfurteétion: » : 

Cette doétrine dura plus de cent cinquante ans; 
& vient de reparoître à Paris fous le nom de Bons 
& Mauvais Efprits. Dee ee. : 

. Dans le fecond fiècle Judas, le traître Judas, 
trouva des adorateurs qui commencèrent par véné- | 
rer Caïn. » 1ls engageoient les hommes à détruire les . 
» ouvrages de Dieu, & à commettre toutes fortes : 
» d'infamies , perfuadés que les aétions les plus eri- 
» minelles conduifoient au faut. # | 

Les Helcéfaires répandoient dans a Paleftine mé- 
me ,. que le Chrift n’étoit qu'une vertu célefte, qui, 
dès le commencement du monde, avoit paru de 
temps en temps fous divers corps. Les difciples de 
Maricon jeünoient le famedi par averfion pour Île 
Créateur, profcrivoient le mariage, & poufient la 

| 2 


- 


a .. (4) 
hsäine dé là chäif-jufqu’au füuicide ; né peut-dn pas 
ainfi nommer la férocité de violer la palme du 
martyre? | 
. Le troifième fiècle nous montre les Valéfiens , qui 
fafoient frémir la nature, & dont un des rits étoit 
cette honteufe mutilation , dont Origène donna t’ex- 
émple barbare ( Note Iere). Un Banquier met Mel- 
chilédech au-deffus de: Jéfus-Chrift ;, nie fa Divinité 
de celui-ci & trouve. des Seétateurs ; tandis qu’à 1: 
même époque Paul de Samofate fait du titre de fils 
de Dieu une récompenfe , & non une effence divine. 
Les Girconcellions S’avifent de donner la liberté aux 
Efclaves-dans le quatrième: fiècle ; ils déchargeoient 
les: Débiteurs de leuts engagemens , le tout parce 
qu'ils étoient les Chefs des Saints ; & dans cette qua- 
lité menaçoient de la mort les Créanciers. T'andis 
qu’à la même époque Pothin, Evêque de Sitmifch, 
pioit la divinité du Rédempteur, & que les Prifail- 
llanifles en Efpagne tenoient la nuit des affemblées 
de proftitution, où les hommes & les femmes nuds 
prioient & avoient pour maximes de fe parjurer plu- 
tôt que dé violet le ‘fecret de ces myftères de dé- 
bauche. Ut | 
“C'eft au cinquième que Palogi, moïîne Anglois, 
foutint que l’homme’ peut s'élever à un tel degré de 
perfeétiôn , qu’alois il n’eft plus fufceptible de paf- 
lion, ni fujet au moindre péché. Erreur cominode 
& chérie, renouvelée de nos jours fous d’autres noms. 
C’eft au fixième queles Jocrifles cherchèrent à avilir 
les miracles des Apôtres, & que Gaiïien, évêque 
d'Alexandrie, foutenoit que Jéfus-Chrift avoit un 
Corps qui n'en n’étoit pas un. 
Dans l’âge fuivant , les Eicères fe mettent à danfer 
& à fauter , difant que e’étoit la grande manière de 
louer Dieu. _. | 
Le huitième ne fut occupé qu’à retenir la crédu- 
lité humaine, qui tranfportoit aux images le culte 
dû à la feule Divinité. Et cinq conciles s’efforcèrent 
en vain d'éclairer la fuperftitieufe piété de fidèles. 
Les Bulgares parurent dans le neuvième diècle , 


5) 

pour profrire l'ancien teftament, & annoncer que l’en- 
er étoit la digne récompenfe de tout mari qui don- 
noit des enfans à la patrie. De fon côté, le béné- 
diétin Gotefcale préchoit que Dieu néceflite tous 
les hommes à fe fauver ou à fe perdre ; & fouetté 
publiquement devant Charles-le-Chauve, il offroit : 
pour preuve de fa doétrine, de pañfler quatre fois 
par des tonneaux pleins de poix bouillante. 

Une femme Italienne fe met à dogmatifer en fe- 
cret dans les environs d'Orléans ; fa doétrine perce 
& féduit même des Prétres, qui, pour leur fiècle, 
n'étoiént pas fans réputation. Îls deviennent les échos 
de cette Dame, & foutiennent {es erreurs dans un 
concile contre des Evêques, qui, au lieu de les con- 
vertir, vouloient les convaincre. Îls perfiftèrent, & 
pour dernière réponfe on les condamna au feu. 

L’archidiacre Bérenger , qui vivoit en 1050, per- 
fuade à beaucoup de Prélats que le pan & le vin, 
“après la confécration , n’étoient pas le corps & le fang 
né de la Vierge, & qui avoit été attaché à la croix; 
mais que le verbe s’unifloit au pain. Ces incroyables 
queftions étoient prêtes d'armer Henri Ier, roi de 

rance, contre les Seftateurs de Bérenger, lorfque 
divers conciles fubftituèrent les foudres de l'Eglife 
aux lances & aux arbalétres du brave & malheureux 
Henri. | ee | 

A la fin du douzième fiècle , des fanatiques abjurent 
1a fociété, & pour fignal prennent un capuchon blanc, : 
au bout duquel pendoïit une petité lame de plomb. 

D'après des aétes de folie & de cruauté, ils fe 
croyoient en droit de s'emparer de tout ce qui leur. 
étoit méceffaire. Cartouche avoit fait le même plan 
que ces fchifimatiques de la vie civile , qu’on nommoït 
Caputies. Le pape Innocent III anathématifa , dans ce 
temps-là , les Orbibariens, infiniment plus coupables, 
puifqu'ils ne faifoient que niet le jugement dernier. 

Vers le milieu du treizième , les homines commen- 
£èrent à fe fouetter. Un moine Dominicain croit dé- 
farmer le bras de Dieu à force de difcipline, & l'on 
+pyoit des Prêtres , allant de ville en ile, les épaules 

\ 3 . 


. C6). | 

nues & le fouet à la main, fe fuftiger de paufe en paufe. 
"Céux qui ne donnoïent pas dans ces manies étoïent 
à la fuite d'Amaury de Chartres, qui difoit que la 


matière première étoit Dieu, & que les hommes 


“étoient les membres de Jéfus-Cbrift . en groffiffotent 


la feéte des Albigeoïs , auteurs des contes de Lucifer 
banni du ciel & produifant le monde vifible. 

Après eux les Zeoxards vinrent en’ Allemagne ap- 
préndre aux mortels que la fornication n'’étoit point 
un péché, imais que c’en étoit un très-grave d’em- 
- braffer fimplement une femme; & Dulcin fe donna 
pour fucceffeur de Jéfus-Chrif , fous le nom de Chef 
du troifième règne. Peut être fautl avoir plus d’in- 
‘dulgence pour langlois Wickf, qui-articuloit quel 
confeflion extérieure eft inutile à un homme... qu’on 
ne trouve point dass l’évangile que Jéfus ait ordonné 
Ja. meffe..…. qu'il eft contraire à l'écriture-fainte que 
les Eccléfiaftiques aient des biens temporels. 

C'eft peut-être ce qui donna lieu aux opinioniftes 
hérétiques. du quinzième fiècle , qui .refufoient dé re- 
.  connoître le Pape, parce qu'il ne pratiquoit pas Îa 

pauvreté. … 

Jean Hus fut au-delà, & prétendit que Saint-Pierre 
n’avoit jamais été Chef de l’Eglife de Rome, & ex- 
pia, dans le feu , une aflértion que depuis M. Frc- 
ret n’a pas laïffé problématique. Le feizième vit auffi 
l'inquifition allumer fes flammes à Cordoue contre les 
-Illuminés, difciples de Villelpando, de lifle de Té 
-nériffe, & d’une Carmélite, appelée Catherine de Jé- 
“fus. Ils fe déclaroient être dans un état li parfait qu’ils 
. ne pouvoient pas pécher, mème en commettant les 
ations les plus infâmes. 

Les Oints,, plus adroits , avançoient qu’on ne pou- 
voit faire d’autres péchés que de ne pas embraffer 
leur doctrine. ‘ | ; 

Un. Jéfuite vint dans le fiècte fuivant feconder 
‘cs efforts de Ia Carmélite, & dire qu'on pouvoit fe 
livrer à toute efpèce de volupté, pourvu que la par- 
tie fupérieure demeurât attachée à Dieu par lorat- 
fon de quiétude. Les folies du Janfénifme , & fes auf- 


L 4 


7 ) | 

térités , font trop oréfenLes à nos efprits, pour qu'il 
foit befoin de les retracer. | 
. Eafñin, l’âge où nous vivons, a vules Héernhues, 
chez lefquels Jéfus eft l'époux de toutes les fœurs, 
& leurs maris font, à proprement parler, fes pro- 
cureurs. Les filles fe dévouent au Sauveur , non pour 
ne jamais fe marier, mais pour ne fe marier qu'à 
celui que Dieu aura fait connoïtre pour être régé- 
néré , inftruit de l'importance de l'état conjugal , 
&c. &c. &c. | | | 

Nous.avons omis les Seétaires , qui admettoient les 
femmes à la prétrife , & attribuoïent à Eve toutes les 
connoïffances , parce qu'elle avoit mangé du fruit de 
Parbre de la Science du bien & du mal.... Les 
Anthialiftes , qui regardoient le travail comme un cri- 
me... Les Libres, qui avoient les femmes en com- 
mun, & préféroient les mariages contraétés. entre 
‘frères & fœurs (1). | 

Telle eft l’hiftoire de l’efprit humain relativement 
aux idées religienfes. Les promoteurs de ces idées 
font oubliés, ou, ce. qui eft plus cruel , ne font cités 
que pour être dévoué au mépris des nations. Par quel 
incroyable aveuglement prodiguons-nous notre ref- 
peét & notre confiance à leurs héritiers , dont les 
uns ne font que renouveller leurs anciennes extra- 
vagances ,; & dont les autres ne favent que les em- 
poifonner ? Qu’eft-ce donc que notre fciente? À 
quoi fervent nos Univerfités , nos Bibliothèques , nos 
Académies, nos progrès en Philofophie, nos voyages, 
fi nous refluftitons les mêmés erreurs qui ont valu 
aux fiècles précédens lejuftes flétriflures de la poftérité. 

T'els ont été les hommes, tels ils font. Un pen- 
Chant invincible les entraîne vers l’abfüurde , vers le 
merveilleux. Le fimple les trouve froids, la raifon 


+ 


, (1) Cette fuite de citâtions paroîtra peut-être un peu longue à quel: 
ques LeGeurs; mais il nous {emble que ce tableau des erreurs humai- 
nes n'eft pas fans intérêt, 


° La 
s À ‘ 
L a 


8) 


LL : | 
les enauie, le bon les dégoûte , 16 Vrai les Fatigue 


& la paix les affoupit, le bizarre les escite, la fr 
lie les amufe, le mauvais les tente, le faux les ai- 

uife , le trouble leur donne de nouvelles forces, C’eft 
Baus les grandes quérelles que les efprits fe dé- 


ployent,  c’eft dans les guerres civiles que l'énergie 


du caraëtère fe développe ; c’eft fur-tout le mesveil- 


leux qui entraîne la multitude à ious les excès de la 


crédulité : & lorfque certaines érreurs fe font em- 
parées de l’opinion générale , elles ne l’abandonnent 
plus. On croit encore que l’éléphänt n'a point de 
Jointures , que l’autruche digère le fer, qu'il y a une 
année climatérique, & cent autres idées abfurdes qui 
furvivront bien long-temps aux lumières de ceux qui 
nous en ont démontré la fauffeté. 


Dans plufieurs pays cependant on acçueille avec 


empreffement les lumières. prôphânes ; mais là 
même il refte dans la plupart des hommes une dif: 
pofitian toujours prête à faifir un nouveau fyftéme 
religieux, & tout homme né avec de léloquence, 


les dons extérieurs, & l’infenfibilité aux plaifirs, eft : 


à-peu-près für de faire une feête , s'il a le courage de 
pañfer les dix premières années de fon apoñtolat dans 
Fobfcurité dont il ne doit fortir que par un preftige, 
ou à la voix de la çuriofité publique. | 
Après avoir confidéré l’état & les penchans de 
Lelprit humain , éxaminions-la difpofitian aétuelle des 
différentes nations de l’Europe. 7 


CHAPITRE IT 


* Dhifpofitions morales des Nations Européennes, 


Lorsque l'on confidère les établiffemens nouvelle. 


ment faits en Ruffie , en Efpagne, à Naples, lorf- 
qu'on litles ouvrages qui fortent des preffès angloifes 
& françcoifes ; lorfqu’on repafle cette quantité denoms 


| | (C9) | : 
célèbres qui dominent ER de leurs contempo- 
rains, oneft porté à croire qu’ils’eft fait une révolution : 
générale dans la penfée , & que les hommes d'aujour- 
-d’hui ont laiffé bien loin derrière eux ceux qui les ont : 
précédés. Mais lorfqu'on veut s'affurer à foi-même la 
vérité. de cètte obfervation , pour en devenir caution 
_ auprès de fes lecteurs . on eft tout étonné de voir 
que les Grands & le peuple font étrangers à ces infti- 
tutions , & que dans la clafle intermédiaire , les be- 
foins journaliers de la fociété occupent une‘fi grande 
pôrtion d’humains, qu'il ne leur refte pas un quart 
d’heure dans la journée pour s'occuper de ce qui mène 
à la rectification desidées. De-là vient quela raïfon ne 
fait pas fe défendre du joug que lui impofent les 
nouveautés, lorfqu'elles l’allarment fur l'avenir , ou 
qu’elles linvitent à des découvertes dont le fruit eft 
une jouiffançe inconnue. : | | 

Îlef affez dans la marche de l’efprit humain de paf- 
fer d’une extrémité à l’autre. Il-exifte depuis environ 
foixante & dix ans une façon de s'inftruire qui mène à 
la vérité, s'il eft au pouvoir de l’homme de la faifir. 
Cette manière confifte à remonter par l'analogie, de 
la connoifflance des objets foumis à nos fens, à ceux 
qui leur échappent ; à fixer le degré de certitude que 
nous devons à ces connoïffances , & à commencer pat 
Je fcepticifime défolant , pour parvenir au petit nombre 
de principes établis fur des faits, principes qui de- 
viennent les loix de notre raiïfon. | 

Cette façon de procéder a banni les erreurs groffiè- : 
res, a dévoilé les fourberies dont les intérêts puiffans 
fe faifoient des reflorts pour conduire les hommes. 
- Ceux qui l’employoient , ne fe font pas renfermés dans 
de'juftes bornes, & n’ont quitté les ténebres de la fu- 
perftition , que pour fe jetter dans le vague de l'incré- 
dulité. fs ont fourni des armes à leurs adverfaires, 
& neles ont combattus qu'avec la fupériorité 
de la lumiere für l'ignorance. Ceux-ci , vaincus, 
ont cédé Pempire de l'opinion à la Philofophie, 
& fe. font contèntés d'avertir la foule de la hau- 
teur defpotique avec lâquelle elle étoit traitée, On a 


| (ro) | | 
détefté ces nouveaux Précepteurs du genre humain. 
" Hs’eft trouvé alcrs des Dotteurs humbles dans leur 
.dottrine, avouant qu’ils n’étoient rien par eux-mé- 
mes, & qu'on ne devoit les confidérer que comme 
des vafes dans lefquels Dieu daignoït verler fes révé- 
Jations. Cette adroite modeftie a confolé les efprits, 
jufques-là méprifés ; & l’on a prêté une oreille com- 
.plaifante à des hommes qu'on acru pouvoir égaler, 
.& qui nous berçoient de l’efpoir enchanteur de con- 
noïtre l’avenir. 

En France, où tout eft tributaire de la mode, où cha- 
que événement, où chaque opinion, où chaque nou- 
veauté font sûrs d'obtenir tour-à-tour un moment d’en- 
thouliafme, on ne peut pas dire que Le fyftême vifion- 
naireaye remplacé la Philofophie;il exifte encore trop 
de bons efprits , gardiens des bons principes : mais on 
ne peut pas nier cependant que ce ridicule refpette des 
affoctations naiffantes , & que beaucoup de gens ne 
commencent à douter, ce qui fuppofe une demi- 
croyance. Cette multitude de livres fur la religion, 
faits par des perfonnes qu’on fait ne pas croire à la 
dominante, ces fociétés harmoniques , cette adop- 

ton d'un fyftêème magnétique, dont le fuccès tient 
.à l’'unionavec Dieu, comme fi de foibles créatures 
pouvoient fe permettre de croire qu’elles font les 
intermédiaires entre Dieu & les créatures. Cette 
quantité de médecins fpirituels, qui füubftituent des 
prières à la rhubarbe, & de l’eau bénite à la fai- 
gnée , font des nouveautés qu'on ne proftrit point 
aflez. Des Corps refpeétables confervent dans leur 
fein des hommes dont il faut au moins foup- 
çanner le bon fens, fi on n'accufe pas leur fin- 
cérité. Des maifons ne s'ouvrent qu'aux partifans 
. d'une certaine doétrine. Parmi ceux même qui ne font 
pas proféffion .de croire aux dogmes nouveaux, il 
y à un certain éloignement pour tout ce qui tient 
au progrès de la raifon. Ce qui vient de fe pañler à 
 Poccalion de l'Édit qui rend à la fociété les non-Catho- 
liques , n’en eft-il pas une preuve? Depuis cinquante 
ans on vouloit effacer cette tache à la mémoire de 


11 
Louis X{IV. On a fé à vœux les plus ardens 
-pour faire accorder une tolérance qui fait partie du 
droit des fujets ; & lorfqu'un Roi bienfaifant eft fur 
le point d'exaucer tant de vœux, les difficultés for- 
tent de toutes parts, on le forcè à reftreindre fes 
dons , & à peine eft-ñ promulgué , cet Edit ,que des 
Prélats fanatiques élévent leurs voix contre, & con- 
 fignent dans des écrits imprudens, des opinions re- 
belles & des exprellions injurieufes au Monarque, 
.à la loi & à fes organes. _. 

La Cour , il eft vrai ,.repouffe ces idées fanatiques, 

&. nous ne .puifons nos allarmes que dans la. facilité 

avec laquelle s’opèrent quelquefois les plus étonnantes 
révolutions. . | | : 

; EnAllemagne, le caractère national feprête davan- 

aux idées myftiques. La fervitude y frappe tous les 

.… efprits 3 il y .a tant de connection entre la liberté 
de penfer & la liberté civile! Le culte religieux con- 
fifte en fermons. Dans cette foule de Prédicateurs, 
il en eft, qui, pour fe diftinguer , prêéchent une doc- 
trins extraordinaire. Îl en réfulte un mélange de 
catholicifine , de luthéranifme, de dogmes réformés, 
qui ne donne jamais de notions claires fur ces grands 
objets, .. 

En général, les Allemands ftudieux, appliqués, 
trouvent dans leurs Univerfités toutes les reflaurces 
poflibles pour l’infiruétion. Mais peut-être y fait-on 
mieux ce qu'ont fu ceux qui nous ont précédés , 
_que ce qu'on devrait favoir pour le moment préfent. 

Cette idolâtrie pour l'antiquité n'eft refpeétable 

, qu’autant qu’elle nous fert de règle dans nosjugemens 
ur les événemens contemporains. | , 

La plus grande partie des études eft dirigée vers 
la. Théolome; aufli la moitié de cet amas volumi- 
peux , porté deux. fois par an à Leïiplik ,a-t-elle cette 
{cience divine pour objet. Que peut-on dire fur un fujet 
fi rebattu? Des analyfes ou des interprétations; des 
critiques ou de prétendues découvertes: tout cela con- 

_duit à des fyftêèmes. Des fyftêmes aux erreurs, des ere 
reurs aux feûtes , il n’eft qu’un pas. Elles deviennent . 


v 
6 


Cr 
plus dangereufes chez un peuple opiniâtre, qui fe croit 
dépolitaire exclufif de la raïfon , & quicompte pour . 
peu de chofe les dons de l'efprit , de l’éloquence , & 
l'art de faire desconquêtes. 

La multitude des Cours favorife néceffairement 
Jignorance. Par-tout elles font l’afile de la frivolité, 
de l'intrigue, des tracafferies, &c. &c. : en Allema- 
gne , elles font celui du défœuvrement. On cabale 
pourune cléf, comme ailleurs pour un gouvernement. 
. Onfaittoutce qu’il faut favoir pour ces grandes fone- 

tions ,C’eft-à-dire, rien ; & comme la feéte des illu- 
minés eft la feule au monde où l'ignorance foit une 
qualité précieufè , il n’eft pas étonnant que des gens 
qui ne font rien, & ne peuvent pas être différemment, 
jaififfent une occafion de devenir quelque chofe. On 
peut hardiment faire remonter cette obfervation juf- 
qu'à des rangs fupérieurs. Car enfin, qu’eft-ce que 
la naïffance ifolée de toute efpèce de talens, ou des 
grandes qualités du cœur ? L 

Vu la multitude de religions reçuesen Allemagne, 
une nouvelle croyance ne fait pas autant de fenfation 
qu'en France, où l'on n’entend précher qu'un feul 
dogme , où l’on ne voit que le même cuite. 

{left des villes , des pays où l’on eft plus occupé 
des fciences utiles que dans d’autres; mais on n'en 
pôurroit pas citer un où le parti de la raifon domine 
avec empire. À Viénne même, théatre de tant de 
petites révolutions , les fciences occultes ont des 
proteéteurs dans les premiers rangs de la fociété; 
& s'ils fe cachent un peu mieux que dans certaines 
Villes ils n’en font pas moins connus de ceux qui ont 
quelque intérêt à fuivre les progrès de ces chimères. 

La Pologne a reçu auffi les nouveaux principes 
auxquels du moins la nobleffe obéit, & les a fait pafler 
en Ruffie, où ils règnent encore fur un petit nombre de 
“profelytes , l’Impératrice ayant hautement profcrit ces 
types de l’humaineimbécillité. Sans être inconnue en 
Suéde , ils y font foiblement protégés. Un des princi- 
paëx chefs avoit voulu les naturalifer en Dänemarck, 
mais l’on a fagement éloigné {à politique & fa myfticité. 


C3). 

11 femble que l'Italie s’eft fauvé de pareille iltu- 
fion ; & fi Naples conferve encore quelques Adeptes 
nés du fang des Martyrs, on n'apperçoit leur in- 
fluence , ni fur l'adminiftration , ni fur les {ciences. 

Le Prophète de Zurich a pris l'Allemagne pour le 
théâtre de fes conquêtes, & a fenti que ce c'eft ni à Ber- 
ne, ni à Lauzanne , ni à Genève qu'il faut précher fa 
doëétrine, deiflo pans non vivit hamo. La Hollaride ne tar- 
dera pas à faire un traité d'alliance avec le fyftéme 
théofophique , c'eft un pays fait pour lui. Les Pays- 
Bas Autrichiens feront peu de réliftance ; mais il ne 
pafñlera pas les Pyrénées , l'Efpaigne voulant {erégir 
par de tout autres principes, & {e trouvant dans la con- 
Valefcence de la fièvre où l'avoit jetté le monachifine. 

D'après cet apperçu. il eft aifé de conclure que 

‘ T’Allemagne fera le théâtre du théofophifme ; d'où 
äl fe répandra dans le Nord, & fera quelques ‘excur- 
tions en France. Une des opinions des plus accréditées, 
c'eft que le jéfuitifme eft reflufcité. Queftion impor 
tante & faite pour être examinée. 


DRE TE EPFL 
7 CHAPITRE IIL 


Du J éfuitifme , comme fource première du fyfléme 
|  théofophique. 


UELLE analogie y at-il entre un Ordre favant, 
livré aux études profanes , & une feéte faifant profef- 
fion d'ignorance & fuyant toute efpèce de lumières ? 
Entre un Inftitut ambitieux , qui fe faifoit gloire 
de vôler d’un pôle à l’autre , & de remplir l’uni- 
Vers de fes conquêtes; & un régimé obfcur qui 
fe traine dans les ténèbres, roùgit de fon nom 
comme de fes fonttions? Entre un Corps défen- 
feur de la Foi. & une confédération deftruétrive 
de tout principe religieux ? Il y a cependant des 
poings de contact : les Jéfüuites ; comme les Jilumi- 


(149 | 
nés ; font accufés d’avoir des fecrets , ainfi que l'ath… 
bition de gouverner les Rois , d'envahirla Monarchie : 
univerfelle, & de tenir des loix oppofées au bonheur : 
général. Tous ont des proteéteurs fanatiques & des : 
ennemis acharnés. Jettons un coup d'œil fur cet Or- 
drecélèbre, dont on a fi fouvent analyféles principes, 
foit dans les Comptes rendus, foit dans un amas d'ou- 
vrages de toute efpèce, dont -on formeroiït uñe bi- 
bliothèque. : | te | . 

. Les Jéfüites, ni Moines, ni Religieux , ni Prêtres 
Séculiers , formoient une aflociation d'hommes dont 
les engagemens n'étoient indiffolubles qu’à l’âge de 
trente trois ans. Pour s’affurer de la fidélité de fes 
membres, l'Ordre les élevoit lui-même , & les im- 
pregnoit de fes maximes. Cette éducation mettoit à 
même de connoître les moyens des individus ; & fi 
l'on pouvoit répéter lexpreflion de Voltaire, on 
élevoit a. la brochette, des poëtes , des aftronomes, 
des orateurs , des apôtres, des courtifans , des pro- : 
feffeurs ; des hiftoriens : tous les talens divers trou 
voient leurs places. Pendant que le P. Parennin ti- 
roit partie des Mathématiques à la Cour de Pékin, le 
P. Lachaife jouoit un grand rôle à Verfailles, & 
les beaux-efprits Bougeant & Porée entroient dans les 
vues de l'Ordre comme les Miffionnaires de Maduré. 

La bafe de l'inftitut des Jéfuites étoit l'étude. On 
y confacroit les quinze premières années. Deux étoient ” 
deftinées à la religion, quatre aux humanités , quatre à 
la théologie, quatre à la philofophie; & ces quinze an- 
néesavoient été précédées de cinq pañlées dans les Col- 
. lèges que tenoïent les Jéfuites eux-mêmes. Ainii, um 
enfant de dix ans développoit fa mémoire , fon intelli- 
gence, fa douceur ou fon mauvais caraétère dans fes . 
premières clafles. D'après fes fuccès, il étoit admis dans 
l'Ordre , où après deux ans de noviciat, employés à 
l'étude de lareligion & à plier fon naturèl à l’obéiffance 
aveugle, ilalloit, en qualité de Profeffeur , recom- 
mencer ces études. On voit qu’a moins d’être né avec 
un efprit tout-à-fait obtuüs , il falloit abfolument de- 
venir un homme capable dans ün genre quelconque. 


D) 
+ Tous les emplois de l'Ordre n’exigeoient pas Île 
méme degré d'inftruftion. Ceux qui étoient chargés 
de l'adminiftration des biens temporels , ceux qui 


gouvernoient les maifons, les fimples Pénitenciers : 


n’avoient befoïn ni de fciences ni de génie. 

Le temps étoit tellément diftribué , que dans tonte 
ta journée on n’avoitqu’une héure & demie à foi, par- 
tagée en deux converfations publiques. On pouvoit S'Y 
entretenir fur toute efpèce de fujets ; excepté des Rois, 
” desaffäires politiques ,& de la théologie. 


La févérité des mœurs n’avoit jamais à s’allarmer 


. d’un propos libre, & la calomnieufe imputation de l'a- 
mour Socratique ne fe foutient ni par des faits devenus 


publics, ni par ces honteux procès qui révèlent les tur-. 


pitudes les plus fcandaleufes. | 
"Il feroitbien difficile de définir la religion des Jefui- 
tes. le feul moment qui les réunifloit pour prier étoit 


huit heures du foir , où ils récitoient les litanies. Quel 


ques perfonnes ont cru que dans aucuncorps il n’y eut 
autant de Déiftes. 

_ Répandus für le globe entier , depuis les extrémités 
de la Cochinchine jufques dans les forêts du Canada, 


ils étoient gouvernés par un feul homme, plus defpoti- 


qüement que par le Monarquele plus abiolu. Les ri- 
cheffes étoiént affez abondantes pour que l’on ne fut 
jamais dans le cas de favoir qu’il exiftoit des befoins 
dans la vie. La plus parfaite égalité rendoit toute ef 
pèce d’ambition infruétueufe. Même logement, 
même vêtement , même füubfiftance ; fupérieurs , infé- 
rieurs , jeunes , vieux , tous rentroient dans cette mé- 


me Obéiffance devant le Général , réfident à Rome. 


Jamais l’efprit de corps n’a montré fon empire comme 


chezles Jéfuites. On étoit orgueilleux de {on état ; Les : 
Moines étoient tenus pour mauvaife compagnie, les 


Prètres Séculiers pour des ignorans. Ceux qui s’é- 


tôient entièrement livrés, dévoués à l'Ordre, paf- 


foient. pour des amis folides ; & les liens de l'amitié 


étoient fi peu refferrés entre les membres de la Com-. 


agnie de Jéfus , qu’il eft fouvent arrivé à tel Jéfüite, 
itant [a même maïfon, de n'avoir pas parlé à tei 


a (16). | 

autre deux fois datis le cours d’utie ännée. Etoit-ori 
malade? Falloit-il prendre des eaux ? Se trouvoit- 
. On avoir un père , une inère dans l’indigence ? l'argent 
fe trouvoit prêt; & l'on avoit tellement accouumé 
les efprits à mépriler ce vil métal, qu'on ne fe met- 
toit jamais au nombre des jouiffances. -. ‘ . 
.” L’efprit jéfuitique inveftifloit lenfemble de fa So- 
ciété : l'enfance dans les Collèges , l'âge mür dans 
les Congrégations , la vieilleffe par le Sacrement de 
Pénitence. fs rémpliffoient- tout-à-la-fois les chaîres 
profanes & les’ éhaires faintes ; les Académies & es 
Bibliothèques ; tes livres des uns -achevoient çe que 
l'éloquence des atitres avoit ébauché. Ils faifoient des 

andemens pour les Evêques, des Réquifitoires 
pour des Ayocats-Généranx.. des Difcouts. pour les 

réfidens., des Extraits pour des Minififes; c'étoit 
une pépinière univerfelle, une efpèce de manufture 
générale dù fe fabriquoit tont- ce qui tiegt à l'efprit. 
-Païis en toit le fiège ponr là France. Les Provin- 
ces ‘y. confribuoient en y faïfant pafler les meilleurs. 
efprits. Même marche en Efpagne, en Italie ; ea Al- 
lemagne, en Pologne. La plus grande faute en po- 
Inique que Rome püt faire, c’eft la fuppreflion de 
l'Ordre, qui feul pouvoit fontenir Rome. Ce qui le 
diftinguoit , étoit le zèle & Pefprit de conquête ; les 
deux grands reffürts de toute Religion. Ge ne font ni 
Jes fchifimes , ni les perfécutions qui défoleront Ro- 
me ; mais l’infouciance & l’habitmde de prendre là Res 
pion pour un reffort politique, capable d'être em 
Pa ‘avec fuccès par tont Souverain fage. 


-" Quand on 4 dit que les Jéfuites méditoient la con- 
quête dû monde ,.on a peut-être rencontré ‘aflez 
jufte ; mais on a mal faifi leurs vues. Ïls ’'afpirotent 
pas à renverfer les Frônes , à ufurper les Couron- 
nes ; maïs ils vouloient devenir les Hiérophantes de 
toutes les Religions , le premier Corps enfeignant. 
Sans doute qu'après quelques fiècles, ce n’auroit 
plus été Fhumble Religion de Jéfus; mais celle qui 
Jl'auroit remplacée fous le même nom auroit obtenu 
. À . es 


| _ (C1) 

des Peuples le même refpeét que le Chriftianifine 
dans la primitive ferveur. | 

Il n’eft pas furprenant qu’un Ordre aufli fécond en 
reflourtes fe füt ouvert l'entrée du cabinet des Rois, 
& ne jouât un grand rôle fur le théatre du monde ; 
qu'il füt jaloufé , haï, ptofcrit; mais auffi defendu 
avec fanatifme, & fauvé même des foudres de Rome 
en en confervant du moins les débris. Ce m’eft pas ici 
le moment d'examiner fi la France fur-tout devoit 
jamaïs cédef à l’imputfion parlementaire, détruire 
un Corps qui ne fera jamais remplacé, & dont le 
vuide s'agprandira de génération en génétation. Mas 
ff s’agit d’examinet quel patti la Sexe des liluminés 
a pu tirer du Jéluitifme. 

‘abord fe préfente à lefprit ce régime Fameux 
avec lequel le Cardinal de Richelieu vouloit gou- 
verner le monde; mais elt-il applicable à une So- 
ciété auili informe ? Cotnment des hommes dont ta 
phyfique , la talon & la bonne foi décompoferoient 
en un jour tout le fyftème, peuvent-ils être comparés 
à ceux qui avoient fondé leur manière d’exiftet fur 
toutes les fciences , fur la plus profonde fageïfe, & 
fur l'utilité la plus réelle pour toutes fes branches 
de la Société. Les uns employoïent leur vie labo: 
rieufe à enfeigner , à répandre les germes des con- 
noiffantes : les autres font jouer leur coupable ma- 
nœuvre pour éteindre le flambeau des fCiences, & à 
épaiflir l'atmofphère. dans lequel s’exécutent leurs 
triftes machinations. Les Jéfuites avoient renoncé à 
toute dignité ; ils ne pouvoient devenir ni Evêques, 
ni Cardinaux ; ils ne pouvoient actepter ni béné- 
fices , ni tréfors. Les Illuminés dévorent tout, pla- 
tes , honneurs , fortune , gouvernement , & excluent 
des graces quiconque n'eft pas dans leur fvftème. 
Les Jéfuites annoncçoïient à l'Univers les qualités, la 
gloire de leurs Protetteurs ; Louis XIV leur doit, 
en partie, fa haute renommée ; c’eft chez eux que 
Boileau apprit à compofer fes ouvrages, qu'il cor- 
rigeoit avec eux. Les Illuminés tiennent leur Chef . 


| 2 QG |  . 
dans un oubli anticipé, & s'enveloppent de ces té- 
nèbres qui accufent l'innocence & la capacité. 

Il y a cependant aufli des traits de reflemblance. Les 
deux Ordres veulent difpofer de la volonté des Souve- 
trains Tous deux ont une Religion adoptée à leurs vues; 
tous deux foumettent les Candidats à de nombreufes 
& longues épreuves; tous deux font difféminés dans 
les différens Ordres de la Société ; car il y avoit des 
Jéfuites fous l’habit militaire, comme fous la fimmare 
d’un Préfident. Tous deux ont des Apôtres voyageurs, 
& dès-lors efpions. Si l’un a fes fermens effroyables , 
l'autre avoit fes vœux auftères. Dans les deux aflocia- 
tions, on voit des fecrets réfervés à l'expérience 
ou à la grande éapacité. | 
Il eft apparent que les Illuminés ont trouvé dans 

Je régime des Jéfüuites des bafes & de quoi infpirer 
une forte de confiance foit aux Partifans de l'Ordre. 
foit à fes ennemis , convaincus que fi on l’avoit épuré 
. c'étoit toujours une grande Inftitution. Mais ju{qu’à 
quel point ont-ils abulé des idées d'’Ignace de Loyola à 
C'eft ce que le temps nous apprendra. Le fyftême 
des Illuminés r’eft point d’embraffer les dogmes d’une 
. Seéte, mais de tirer parti de toutes les erreurs, & 
de concentrer dans elle-même tout ce que les hommes 
ontinventé de fourberies & d’impoftures ; puifqu’ils 
font fervir la penfée à l’intérèt , & les dons de l’efprit 
à l’aliment de leurs paflions. 

Il n’eft pas moins important d'examiner l'influence 
d'un Ordre plus ancien que celui des Jéfuites, & 
qui, fans avoir été à l'abri des perfécutions , n’a 
. cependant jamais effuyé de ces difgraces qui attentent 
à l’exiftence. Je veux parler de l'Ordre des Francs- 
. Maçons. | | 


CAR 


| (1%) 
NE 
CHAPITRE I V. 


De la Franche: Maconnerte , confidérée cornmé 
Pérabliffement le plus utile aux {llutmnés, 


Carre Inftitution, tefpeétable par fon antiquité & par 
{es deux bafes premières, l'égalité & la charité,atour-à- 
tourefluyé des profcriptions &l’appui le plis déclaré ; 
mais toujours les refpeéts de la multitude , l'indifféren- 
ve du fage , & la tolérance des Gouvernernens raon. 
nables. Riènne peut exifter fans des fotmes. V ràifém- 
blablement ce fecret tant recherché , & jamais trahi, 
n'eft autre chofe que ces formes qui donnent uñ corps 
à cette aflociation ; dont l'humanité ñ'a jufqu’à 20; 
Jours recueifli que des bienfaits. Je parle dela Maçon- 
nerie Angloife , Françoife , non-eccleétiqüe, non-ré- 
Formée, compofée d'hommes étrangers à la Chymie 
comme äux Sciences occultes , à l’adminiftration des 
Etats comme à l'évocation des efprits ; aux unions 
‘myftiques comme aux enchantemens. 

_ Cet Ordre fournit le moyén de faire des épreuves 
Fur les hommes ; point effentiel pour une feéte qui ne 
peut employer que des inftrumens perfeétionnés dans 

art detromper le vulgaire. Tous les mortels ne font pas 
‘propres , même à poftet les vices au plus haut dégré. 

Quels que foient les travaux des Macons, ils don- 
nent lieu à une affociation; cette afociation eûtraîne 
des affemblées; ces affemblées font remplies par des 
difcours éloqüens: de l'éloquence religiéufe au faña. 
tifme il n’y a pas loin; ces difcours excitent le délir 
de connoître. Les connoïffances font atrachées aux 
grades; les grades font le prix du zèle; le gëlé coti- 
duit à des engagemens ;les engagemens aux fermens ; 
les fermens à tout. » 

Ces travaux font entremélés de fêtes, de éérémo- 
aies , de repas. L'homme vu dans ces momeñs de lis 

2 


(20 
berté, laiffe fouvent écGooe fa penfée. L’obfervateur, 
ui jamais ne perd fon objer de vue, faifit les nuances 
du caractère , à travers ces différentes impreflions; & 
fe trouvant à même de répéter fouvent fes obferva- 
tions , elles acquièrent un dégré de vérité qui raffure 
contre le danger de confier des fecrets. 

Un Ordre qui ne reconnoït pas les diftinétions fans 
lefquelles la fociété a cru ne pouvoir fe foutenir, eft bien. 
für d’enimpofer à la multitude. Les Grands trouvent 
une certaine vanité à defcendre aux dernières clafles, 
. & celles-ci éprouventune certainefatisfaétion à trat- 
ter les Princes & les Grands avec une entière fa- 
miliarité. Ces fignes extérieurs qui doivent exprimer 
la tendreffe , font en ufage chez les Maçons plus que 
dans aucune autre confrérie. | 

Il n’y a nul point de rapprochement entre les Ma- 
cons & les Jéfuites. Autant de froideur chez ceux-ci, 
que de cordialité chez les autrès i jamais de repas , de 
familiarités, d'embraflemens chez les uns, toujours . 

des banquets , des attouchemens chez fes premiers: 
Les Illuminés tirent des deux un égal parti ; & fi l'on 
reflufcitoit les Initiés de l'antiquité & les Templiers 
du douzième fiécle , ils maintiendroient les quatre inf- 
titutions & Îles plieroient à leurs befoins. Siles Jam- 
bliques, les Plotins, les Porphires, que M. de Paw 
appelle avec raïfon les. trois plus grands vifionnaires 
qui ayent exifté, revenoient prêcher leur doétrine 
parmi nous, ces mêmes Jlluminés les accueilleroient 
& leur procureroient les Souverains pour proteéteurs 
& leurs {ujets pour difciples. La différence qui fe trouve, 
c'eft que les vifionnaires des fiécles paflés menoïent à 
l'erreur & à des extravagances quelquefois fublimes , . 
& que ceux du nôtre mênent à l’imbécillité, à la dégra- 
dation de l’efpèce humaine. | 

. Je ne fais qui a dit que la franc-maçonnerie n'étoit 
qu’un jeu d’enfans joué par des adultes. Jamais iln’eft 
permis de plaifanter fur une infitution dontles réful- 
tats font en faveur de l'humanité. Mais quelles que 
foient les myftérieufes pratiques des Macons, elles 
exiftent , & c’eft tout ce qui intéreffe les Illuminés. Le 


+ 


(21) , 
bien ou le mal , le vrai oule faux, le jufte ou l'injufte; 
rien de tout cela ne les occupe. Ils tireroient également 
parti de la bande de Cartouche & de l'Ordre des Char- 
treux. Je fuis forcé de répéter jufqu’à la fatiété que 
rien de pareil n’a encore paru fur la terre ; qu’un grand 
nombre de ceux qui compofent l'Ordre, ne font pas 
capables de faifir les conféquences de leurs coupables 
erreurs ; & de pefer la force du ‘coup qu'ils portent 
au genre humain. | 

ls ont perfuadé aux Princes, que l’on gouverneroit 

dificilement les Peuples s'ils étoient éclairés ; que loi 
de protéger efficacement les fciences , il falloit infen- 
liblement ramener les temps de barbarie , & replonger 
Icurs nations dans les ténèbres ; que l'ignorance étoit 
l'état naturel de l’homme ; que ce n’étoit qu'avec des 
hommes inftruits que l’on faifoit la guerre & des con- 
quêtes. Les Princes , étrangers à l’art de méditer, avi- 
des de puiffance , ont embraffé ce perfide confeil, & 
livré leur confiance , leur fceptre, leur gloire,leur pays, 
leur peuple, à cette feéte ambitieufe, qui a commencé 
par les dépouiller de ce qu'ils craignoient de perdre. 

Avant d'aller plus loin , il s’agit de dénoncer aux 
nations le malheur qui les menace. 


|: GHAPITRE V. 
Cè que c'eft que la Sete des Illumunés. 


Psvrrss féduXs , ou qui pouvez l'être, apprenez . 
qu’il exifte une conjuration en faveur du defpotifme 
contre la liberté, de l'incapacité contre le talent, du 
vice contre la vertu, de l'ignorance contre la Iüu- 
mière ! Il s’eft formé au fein des plus épaiffés ténè- 
bres , une fociété d'êtres nouveaux qui fe connoïffent 
fans s'être vus, qui s'entendent fans s’être expliqués, 
qui fe fervent fans amitié. Cette fociété a le but de 
gouverner le monde, de s'approprier l'autorité des 
| 3 


( 22 } | 
Souverains, d'ufurger leur place en ne teur laiffänt 
que le ftérile honneur de porter la Couronne. Elle 
adopte du régime jéfuitique , l’obéiffance aveugle & 
les principes régicides du dix-feptième fiècte; de læ 
franc-maçonnerie , les épreuves & les cérémonies ex- 
térieures ; des “Templiers , les évocations foutérraines 
& l'incroyable audace. Elle emploie les découvertes 
de la phyfique pour en impoñer à la multitude peu 
inftruige ; les fables à la mode, pour éveiller k curio- 
fité & infpirer la vocation; les opinions de Pantiquité 
pour famitiarifer les hommes avec ke commerce des. 
éfprits intermédiaires. Foute efpèce d'erreur qui af- 
fige la terre, tout effai, toute invention fervent aux 
vues des Illuminés. Ainfi, tés baquets du magnétif- 
me , la déforganifation des fomnambutes , tes vifions 
des foïbles , la dévotion outrée, ke dérangeinent de 
l'efprit, les obfcurités métaphyfiques du tableau de 
la nature, 4 maçonnerie eccleétique, }1 ftriéte ob- 
fervance, la myfticité du Doéteur de Zurich, le 
catholicifare accommodé aùx principes ‘ des'R éfor- 
més, le jéfuitifme reffufcité ;, tout fert égatemtent à 
Jeurs vues, tout devient caufe ‘&-inftrument ; ils ne. 
rejettent rien dé ce que ke’ commun des hommes 
. profcrit : & fans admettre par .tonvition, ils le: 
jaiflent fubfifter comme moyen de multiplier les opi- 
pions , Les épreuves, bäfe fur Haquèlte repofe à nou: 
velle confédération. Son but eft la domination uni- 
verfelle. Pour y appeler, latsimgrudence , des Coo- 
pérateurs , il faut les bien connoître. Pour les con- 
noître , il faut les avoir effayé au fecret , au fapatif- 
me, à l'ambition, aux coups hardis (Voyez nofes V 
& VE), aux attiors dangereufes. Pour cela, les féan- 
ces de la rue Platrière, le conventicule de Wiftems- 
bad , les no@urnales de Berlin, font épalemcnt pro- 
pres, puifqu'il ne s’agit que de $’affurer dü courage 
de l'ame chez ceux qu’on appelle à l'exécution des 
plus périlleux projets. 11 n’eft pas. néceffaire que ces 
nombreufes Affemblées , autorifées par les Gouver- 
nemens, fe. doutent feulement de ee que méditent 
les Hluminés. Deux d'entr'eux fuffifent dans ane 


(23) 

Loge de quatre à cinq cents perfonnes, pour juger, 
apprécier, pénétrer le caraétère moral de ceux que 
la Secte compte s'approprier. Le refte de la Loge; 
qui n'entend parler que de grades, de repas, de 
chanfons, de cérémonies , d'œuvres de charité , tient: 
pour calomnieux tout ce qu'on débite ; & défend’ 
avec une confiance tout-à-la-fois rifible & fanitique, 
ceux qu'elle croit martyrs de l'iniquité ou de la pré- 
vention. Les Illüminés ont aufli l'adreffe de combler 
d’honneurs de fimples Maçons , dont la probité ef, 
reconnue. Le Vulgaire , & par ce mot ce n'eft pas le 
Peuple que je veux défigner , mais les hommes qui. 
réfléchiflent peu, le Vulgaire, dis-je, confond lès 
objets , & fe rend caution de la probité d'Orone & de’ 
Cléon. Eh! fans doute Ororee & Cléon font des hommes 
vrais, des Citoyens zélés, des amis brûlans; mais 
dupes eux-mêmes de leurs Chefs, ils font les premiers 
reflorts d'une machination dont ils ignorent le but, 
& des gens adroits montrent au monde la probité 
Oronte & de Cléon | comme une caution de la pureté 
de leurs myftères, & donnent par elle un démenti’ 
ämpofant à quiconque élève des doutes für l’inno-” 
cence de ces féances ténébreufes. | 

Il y a donc un certain nombre d'êtres parvenu ay 
plus haut degré dimpoftures. Ils ont conçu le projet 
de regner fur les opinions , & de conquérir non des 
Royaumes, non des Provinces, mais l’efprit humain. 
Ce projet a quelque chofe d'infenfé, de gigantefque 
qui ne caufe niallarmes , ni inquiétudes ; mais lor{- 
qu'on defcend aux détails, lorfqu'on rapproche ce’ 
qui fe paffe fous nos yeux des principes cachés, lorf 
qu'on apperçoit une révolution prompte en fiveur 
de lignorance & de l'incapacité , il faut en chercher 
h caufe; & fi l’on trouve qu’un fÿftême révélé & 
connu explique tous les phénomènes qui fe fuccè. 
dent avec une cffrayante rapidité , comment ne pas 

croire? | à | 

Nous comprenons, dira-t'on , peut-être que quel- 
ques ‘homres audacieux conjurent contre leur Pa 
trie, dans l'efpoir téméraire de réunir fur eux le 


B 4 


’ 


| ( 24 
pouvoir , la fortune, la donne mêine ; mais com 
ment fe figurer plufieurs milliers de conjurés ? Com- 
ment le fecret. l’harmonie fe maintiendront-ils aw 
milieu de tant d'intérêts fi différens ? Aux veux de 
quiconque connoît les hommes , une femblable union 
ne devient-elle pas chimérique, extraordinaire, in- 
croyable , unique ? Oui : mais non pas chimérique. 
_N’ai-je pas annoncé que nulle calamité pareille n’a- 
voit encore affigé la terre. Obfervez que les Mem- 
bres de la Confédération Myftique font affez nom- 
* breux en eux-mêmes; mais non pas relativement aux 
hommes qu'ils doivent tromper. Jufqu’ici la propor- 
tion eft peut-être d’un à mille, & cela füufht pour 
fepronger la terre dans les ténèbres. | 
- Pour bien faifir cette proportion, il faut fe faire 
une idée jufte de la force de l’homme coalitioné. Un 
1 ne peut pas élever un poids d’une livre , mille fils 
enlèvent l’ancre d’un vaifleau. La fource d’un fleuve 
eft prefque toujours un ruïffeau inutile ; groffi d’une 
quantité d’autres, il devient un canal vafte & profond 
qui voiture les plus grands bâtimens fur fes ondes, 
d’où il les livre à la mer. Ainfi l’homme eft un étre 
foible , imparfait ; éloquent il touche à l’enthoufiaf- 
me , adroit il fixe la fauffeté, raifonnable il appro- 
che de la timidité. Sa gaité eft voifine de la diffi-, 
pation, fa philofophie eft infouciance, fon a&@tivité 
confulion. ; | 
Mais fi plufieurs hommes mélent enfemble ces 
demi-qualités , ils fe tempèrent, fe fortifientfles uns 
les autres ; l’éloquence devient une perfuafon irréfifti- 
ble , l’adreffe ef prudence confommée , la raifon eft 
la règle du vrai, l’ordre préfide à tout , le foible cède 
au plus fort. Le plus habile tire d’un chacun ce qu'il 
peut fournir. Les uns veillent tandis que les autres 
agiflent ; & cet enfemble formidable arrive au but 
quel qu'il foit. Cela fe voit dans les armées , dans les 
Corps de Magiftrature , dans les grandes Sociétés de 
Commerce. C’eft une Compagnie de Marchands qui 
a conquis le Bengale, & ce n'eft que pour le con- 
{érver qu'il lui a fallu des troupes. 


(25) 

C'eft d'après ce orincipe que s’eft formé la Seéte 
des Illuminés. On ne peut , il eft vrai, ni nommer fes 
Fondateurs, ni circonftancier les'époques de fon exif- 
tence, ni marquer les gradations de fes accroiffemens , 
parce que fon effence eft le fecret ; les actes fe paffent 
dans les ténèbres , fes Grands-Prêtres, honteux, fe 
perdent dans la multitude. Cependant il a percé affez 
de chofes pour étonner & attacher des Obfervateurs, 
amis de l'humanité , fur les pas myftérieux des Seétai- . 
res. Quelques Transfuges ont cru devoir expier les 
fautes de leur jeunefle crédule, en révélant ce qui 
leur infpira une falutaire horreur dans l'âge d’u- 
* ne raifon plus exercée , & telle eft la voie par où nous 
eit venu infenfiblement cette vérité funefte que nous 
livrons aux yeux des mortels. 


CHAPITRE VL 
Des Cercles. 


Les Cercles font des Comités adminiftrateurs de la 
Secte. Il y en‘a autant qu'on juge en avoir befoin. Ils 
font répartis dans différentes Provinces , & compofés 
chacun de neuf perfonnes.Initiées aux mêmesfecrets , 
eonnues par les mêines épreuves, liées par les mêmes 
fermens , impregnées des mêmes principes, corref- 
pondant entr'elles avec des hiérogliphes inconnus au 
refte du monde ; & malgré ce angage ténébreux , 
elles ne confient pas leurs dépêches, Dépofitaires des 
complots, au fervice public, & employent des voies 
de communication auffi myfterieufes que leurs chiffres. 
Ces Cercles ont des voyageurs anonymes. Ce font 
ordinairement des hommes d'un extérieur fimple, ef- 
pèce de Gens de Lettres , affeétant la philantropie. 
Is vont épier les fecrets des Cours, des Collèges, des 
Tribunaux , des Chancelleries , des Confiftoires , des 
Familles, & reviennent enrichir les Cercles d'un 


( 26 

amas de délations, de de fur le carattère des 
Gens en place, fur Les foibleffes des Princes ; ils 
révèlent les occupations & les défauts des Philofn- 
phes , qu’ils appellent les ennemis; les murmures im- 
prudens, mais inévitables, de ceux quife voyent 
conftamment oubliés, les plaifanteries déplacées , 
fans doute , mais nullement {éditieufes, dont aucun 
Gouvernement n’eft à l'abri ; les projets d'avancement 
des pères pour les fils, ou de chaque individu pour 
arriver à un meilleur fort ; les plans politiques d'ag- 
grandifflemens ou d’affociation. | 

Tout eft mis fous les yeux du Cercle, qui, profi- 
tant des odieux réfultats de cette ténébreufe inquili- 
tion, apprend ainfi à connoitre les objets de fes pré- 
dileétions ou de fes vengeances ; qui doit être def- 
fervi ou préconifé , qui Pon doit éleverouperdre, où 
du moins ceux dont il faut fe défier ou cultiver les 
fanatiques difpofitions. Cette perfidie ne s'exerce pas 
dans une Ville, dans une Province . mais dans tout 
un Royaume, mais dans les Etats les plus reculés , 
de forte qu'il eft poflible que l'Empereur aie le double 
des dépêches du Cakinet de Verfailles, & que celui de 
Potsdam connoïffe les projets de la Ruflie comme les 
iens propres. | 

Ces connoiffances, ainfi dérobées aux Rois comme 
aux Particuliers , circulent, comme par un fil électri- 
que , d’un licu à un autre, & forment la bafe de cette 
3dminiftration fecrette, dont nous n’appercevons pas 
les effets. De-là vient que nous pañfons de farprife en 
furprife, lorfque nous voyons paroître certains Per- 
fopnages dans les affaires du Gouvernement, comme 
arrive un Dieu de l'Olympe à l'Opéra, excepté que 
celui-ci defcend du féjqur de la glowe, & quel'autre 
monte fouvent du fein de Ha fange. 

. Dès que l’on eft auffi complettement inftruit, on 
peut tout prévoir ; & dès-lors tout empêcher, tout 
préparer, & faire tout réuflir. | 

Comment s’eft opéré cette efpèce de prodige po» 
tique? Rapidement, puifque la fuperftition a Com 
‘ méencé par s'emparer des Princes; ceux-ci .ont ous 


2% ) 

vert leurs tréfors; & ae d fanatifine & un tréfdr, 
on peut changer la face du globe. 

Par quel enchantement les Princesont-ils étéamenés 
à cette croyance ? Le voici. Il ne refte à défirer à ceux 
qui pofSèdent tout, que la certitude ou Pefpoir de jouir 
ong-temps; il importe à ceux qui jouiflent de tout, 
de jouir fans remords. Or, ‘on promet aux Rois une 
vie prolongée au-delà des bornes ordinaires par des 
élixirs, & la paix avec eux-mêmes par des inter- 
prétations favorables à leurs penchans. | 
En général, te fÿftême de perverlité ouvre lechamp. 
le plus vafte à toutes les paflions des hommes ; le 
Chrétien véritable , & dès lors un peu enthouliafte, 
y apperçoit une reffource sûre pour réchauffer tels 
efprits en faveur de fon culte un peu délaiflé, & 
pour reflufciter l’antique confiance dans les Prêtres. 
trop abandonnés & prefqu'avilis depuis qu'une rai- 
fon curieufe à démafqué leurs artifices. L'amant fré- 
nétique dela liberté y entrevoit un moyen d’abaifferles 
Rois devenus à fes yeux des defpotes altiers, qui 
péfent fur le globe, & abufent de l'empire que nos 
ayeux faciles leur laifsèrent prendre. Le fauteur de 
l'efclavage , au contraire, eroit déjà voir les peuples 
garrotés, ne connoiflant plus, nt leurs droits im- 
prefcriptibles . ni leurs moyens formidables , ni le 
scloin dont ils font ; & redevenus plus que jamais 
des inftrumens ferviles dans la main-de-fer qui les 
conduit à la mort ou à la charrue , limpoftetur fe 
félicite d’une époque propice à fes vues , où fon lan- 
gage , fon aftuce font des reflorts devenus néceffäires, 
& s’exercent avec opiniâtreté à lhypocrifie, à la dé- 
nonciation , à tous les vices de fon exécrable métier : 
dans une fphère plus élevée, les Catilina,les Cromwel, 
les Machiavel, les Richelieu, voyent arriver 
leur moment; ces êtres meurent, mais ne difpa- 
roiffent pas de la terre, & jamais Le fyftéme'dela AJé- 
tempfycofe ne s’eft fi bien. réalifé. Les uns prépañent 
Jeur perfide éloquence, les autres des oùvrages empoi- 
fonnés; ceux-ci la chambre des avortemens , ceux-là 
le fallon des oubliettes { Note VIL }. Ce tableau , 


( 28 
tout effrayant qu'il eft , ne paroitra pas exagéré, G l’on 
a toujours fous les yeux qu’il s’agit d’une feéte où La 
_ bonne-foi eft une duperie, le génie un obftacle. in- 
vincible, le menfonge untalent précieux, & l'ignorance 
une qualité requife ; d’une feéte qui a conçu le projet 
de faire des folies humaines autant de fpéculations 
de fortune, qui, ayant befoin de talens inégaux , s’eft 
aflujettie toutes les claffes de la fociété , & a atta- 
ché la chaîne au plus bas étage de la vie civile jufqu’au 
plus élevé, pour circonfcrire les Rois, depuis le 
moment où ils voient le jour, jufqu’à celui qui les 
rend au fommeil éternel. 

La Maçonnerie préta , fans le favoir , fes myftères, 
fon langage énigmatique, fes fignes, fes chiffres, 
Ja contidération que bien des fiècles lui avoient 
value, à ce déteftable projet, & fervit à éprouver. 
les Candidats. Les tabliers , les rubans, les figures, 
tantôt fépulerales , tantôt paftorales, devinrent tout- 
à-la fois des pièges & des récompenfes. Sous prétexte 
de réforme ou de perfettionnement, il fe forma d’autres 
feétes dont on retira le même avantage. Tels furentiles 
Frères Initiés de l’Afie, & d’autres dont nous ferons 
‘obligés de rappellér la ridicule & funefte hiftoire. 

Pourquoi tant de préparatifs? Le voici. Il fal- 
loit lier tellement la Religion à la politique, que la . 
première fe changeñt en un reffort pour conduire. 

autre ; établir un efpionnage fi fecret, fi foutenu, 
fi vigilant , fi invifible; qu'il ne reftät rien d'inconnu 
aux chefs de l’audacieufe entreprife ; puifer les moyens 
effentiels dans les grandes paflions , de maniere que 
les Grands abandonnaffent leurs volontés à quifau- 
roit carefler leurs goûts; afloiblir du moins. ceux 
dont on ne pourroit dompter l'opiniâtreté ; gouverner 
Ja penfée & maîtrifer les vues de ceux que la nature 
RQ organiles pour penfer, pour voir par eux-mêmes. 
s projets {1 téméraires ne pouvoient être confiés. 

fans imprudence. De-là les initiations apparentes : je 
dis apparentes, car on n’en tenoit pas moins les cathé- 
Cuinènes à une diftance incommenfurable du fanétuai- 
te des pérfidies On tächa d'en impofer par des noms 


/ 


- Pons un + = ne ere _ mes a. Le ce ” 2 _- 2? _— 


. . 2 ‘ 

illuftres; on-acheta Îe fl ence des mécontens ; mendia la 
protection des puiffans ; on taxa la multitude crédule, 
qui devoit payer , non‘feulement le plaifir de fatisfaire 
une curiolité puérile, mais fe foumettre à une cotifa- 
tion arbitraire , avet laquelle des mains plus habiles 
élevèrent l'édifice. On paroiffoit ouvrir le temple avec 
trop de facilité, mais on n'obfervoit pas que la foule 
demeuroit dans le parvis, & fe contentoit de demi- 
confidences , de fignes extérieurs, de mots myfté- 
rieux que l’on fe laifloit arracher un à un, de repas: 
où l'on ménageoit une fobriété extrême, un filence 
adroit, pour rendre plus piquante la récréation qui: 

le fuivait. | 
Ces préludes néceffaires furent füivis de reformes 
faftueufes ; fous prétexte de tendre à une plus gran- 
de perfection, on diminua les grades , on fimplifia les 
cérémonies, on fupprima des coutumes antiques ; 
les feftins devinrent plus rares & moins fomptucux 3 
on imagina des comités, première atteinte portée à 
ce principe bienfaifant , l'égalité parfaite. Les An- 
glois , réputés fondateurs de l'Ordre , furent accufés 
de le laifler dégénérer , les François de le traveftir en 
fcènes d’amufemens. Sur les débris des régimes an- 
ciens s’élevérent plufeurs fyftêmes fous le nomr de 
Striéle obfervance , des Loges eccle&iques. Les Orateurs fe 
montrèrent plus obfcurs & plus pathétiques. Des 
exclamations , des fons de voix prolongés , de grands 
eftes, des pleurs font bien plus d'impreflion que 
&es raifons déduites avec clarté & rhême avec chalear. 
Les changemens occafionnèrent des querelles ; Jes 
imaginations s’échauffent, le zèle fe rallume , le fana- 
tifme l’embrâfe; au milieu de ces convulfons l’on ap. 
prend à connoître les têtes fougueufes , capables de 
tout braver, tes ames pufillanimes, prêtes à tout aban- 
-donner ; les hommes adroits . trouvant, à travers 
les troubles inteftins , une route vers la fortune ; les 
_hommes indécis , flottant fans ceffe entre leurs fenti- 
mens intérieurs & les impulfons étrangères. Quelques 
Princes fe jettèrent au milieu de ces extravagances re- 
kgieufes. Lesuns prétèrent un nomilluftre, je nefais 


ES 
" Mourqüoi , il eft'vrai, mais enfin il l'étoit ; les atitrés 
‘des fecrets prétendus; qui pouvoient rendre inutiles 
es dons périodiques du Perou & du Chily. Ceux-ci 
une ‘éloquencé qui auroit féduit, fi elle eûüt moins fa- 
tigué ; ceux-là ‘des fecours pétuniaires , genre d’ar- 
gumens bien plus efficaces que les reffources de l’ef: 
pit; ici des ‘afiles où l’impoiture, ailleurs démaf: 
rquée, venoit fe faire oublier de la multitude, pour 
agir encore furquelques amis de l'erreur ; là des pro- 
tections contré [a vérité qui s’arme quelquefois des 
foudres de l’étoquence ; & livre au mépris public des 
aveugles volôntaires. 

Parut alors une efpèce de cathéchifine manüftrit , 
auquel on fuppofoit là plus haute antiquité ; les plus 
habiles ,'ou plutôt les plus charlatans , fe mirent à l’in- 
terprêter. On commuñiqua , fur la foi du ferment, les 
verflions tronquées. Le vulgaire des Maçons ignore. 
jufqu'à fon-exiftence; mais quelques hoinmes demœurs 
auftères d'une phfiyonomie béate &d'un caraétère into- 
lérant , furentreconnus pour des commentateurs pro- 
fonds. Ils firent connoître des parcelles de leurs ouvra.- 
ges à quelques Frères Voyageurs ; ceux-ci, dans leurs 
rapports, exagérèrent la beauté du, texte, fuppo- 
ferent un génie extraordinaire à ceux qui s'en 
“octupoient, hâtèrent leur célébrité en leur prétant 
des prodiges qui jamais n'exiftèrent. C’eftainhi que, 
degrés par degrés, on mürit l’efprit humain pour 
le fanatifme, & que l’on établit les fameux cercles 
mouvement principal de toute la machine. 
L'homme deftiné à les former, doitavoir une deces 
phyfionomies qui ne fe décompofent jamais , foit qu'on 
lui annonce le malheur qui abat , ou le fuccès qui eni- 
vre; la contrariété qui défefpère , oula condeftendan- 
ce qüi lève tous les obftacles. La trempe de fon efprit 
‘doit être d'obferver, plutôt que de briller, de convain- 
ci, plutôt que deplaire. 11 ini faut un caraétère impé- 
nétrable , peu fenfible au bläme public, ou aux phra- 
fes de la renommée ; une ame de glace pour les plai- 
firs , de feu pour la fortune; un cœur indifférent aux 
doux fentimens de l'amitié , maïs non aux confeils ale 


_ C3) 
tiers de la vengeance ; des deliors modeftes, mais nôn 
négligés ; plus de politelte que de franchile, plus de 
penchant à l’économie qu'à l’oftentation, plus de mé- 
ditation que d'étude ; des mœurs affez pures ; un mé- 
-pris réfléchi pour l'efpèce hutnaine , l'aétivité de l'in: 
trigue , une extrême modération dans l’ufage des fen- 
timens paternels ou filiaux, & de ceux qu'infpire la 
-natüre : !l doit fe croire capable de recevoir tous les 
dons du Ciel, fufceptible fur-tout de la graceinvincible, 
-& pour cela afficher hautement que la féience des hom- 
mes -n’eft qu’erreur, que la lumière eft ténèbres, & 
& füur-tout abjurer entre les mains des Chefs Illuminés 
tout principe quelconque reçu dans l’enfance ; adopté 
par l’âge qui la fuit, confacré par l'habitude , de ma- 
nière qu'il ne demeure aucune trace réelle du catholi- 
Cifme pur ou réformé. | 
. L'homme que je viens de peindre, n’eft nil'iomme 
de la fociété, ni l’homine de la nature ; c’eft un com: 
_ pofé peu eftimuble, mais rare, & là où il exiftera ; 
il fera effentiellement dangereux. 
_ Chaque membre d’un cercle appartient égalemeñt 
"à tous les autres, de forte qu'un Vénitien arrivant 
‘pour la première fois à Breflaw , introduit dans le cer- 
cle de cette ville, eft admis aux mêmes feérets que 
ceux qui le compofent depuis dix ans ,'& fe trouve 
. auffi intimément lié que s'il avoit la même patrie & 
Les habitudes nées däns l’âge heureux de l'innocence. 
Ces cercles font donc les points de correfpondance , 
" les fanaux pofés fur cette mer d'iniquités ; & pour 
faire mieux faifir cette chaîne invifible, j’entrerai dans 
un détail plus circonftancié. Francfort fur le Mein, 
par exemple ,inftruit Mayence, Darmftad, Neuwied, 
Cologne, Weimar. Weimar éclaire Caffel, Gottingen, 
‘Wetzlar , Brunfwick, Gotha. Gotha porte fa lumière 
à Erfort, à Leipfek , à Halle, à Drefde, à Deffau, 
‘Deffau fe charge de Torgau, de Vittemberg, de 
Mecklembourg, de Berlin. Berlin communique avec 
Stettin, Breflau, Francfort fur l’Oder. Francfort 
prend foin de’Kæœnigsberg & des villes dela Pruffe.En 
fuivant cette échelle, on voit clairement qu'il y a 


: 22) ? 

“des Hiens aflez refferrés SE Mayence &la Pologne; 
& que tout un pays eft bientôt conau dans fes par- 
ties les plus cachées. | 

Que le Lecteur maintenant étende cette communi- 
cation de Royaume à Royaume, & qu’il fuppofe un 
centre où aboutiroient les plans de ceux qui adminif- 
trent l’Europe , on voit alors quels font les véritables 
maîtres de chaque pays. Cet apperçu ne fuffit pas 
cependant pour faire appercevoir la profondeur du 
précipice où la Seéte entraîne les humains ; il fautpé- 
nétrer plus avant dans ce labyrinthe d'horreurs. 


el du 
CHAPITRE VII 


Des épreuves mitées pour confütuer un Îlluminé 
embre d'un Cercle. 


P AR quel régime peut-on enchaîner la volonté des 
hommes, & les rendre fidèles à l’exécution d’un pro- 
jet auffi neuf? Telle eft l’objeétion la plus puiffante 
aux yeux de la plupart des hommes. Il feroit aifé de 
Paffoiblir en rappelant ce qu'a produit le fanatifme 
dans tous les temps. Cela nous jetteroit dans une 
trop longue digreflion, & je pañle tout de füite 

aux faits. | | 
Je tiens ces détails effrayans de deux hommes d'a. 
bords féduits par l’apparence des vérités, devenus 
Maçons de bonne foi; parce qu'un Ordre qui a la 

charité & l'égalité pour 

fenfibles , comme aux efprits bien faits. Sur le point 
de vendre leur opinion, d’enchaîner leur liberté, de 
roftituer leur confcience, ils reculèrent glacés d'une 
jufte horreur à l’afpeft des loix qu'on alloit leur im- 
pofer; tous deux, à différentes époques , m’ayant ra- 
conté les mêmes faits , fans être convenus de m'en 
inftruire , dans des villes éloignées , fans pouvoir de- 
viner que les évènemens nous réuniroient plufieurs 
années 


afe en impofera aux cœurs 


NS _. (35): ... . 
" anñées après. Leur récit eft devenu pour moi 112 
efpèce de preuve mathématique, Il eft des choïs, 
que l’on n'invente pas; le caraétère moral ajoute 
aux raifons de crédibilité; & mes Auteurs ont Île 
füuffrage même de ceux dont ils n’ont pu ni dû emi- 
braffer les principes funeftes. Un : 
. Lotiqu’un homme bien sélé , bien crédule, a paffé 
par tôus les degrés qui, d’illufions en illufions, de 
promefles en promefles, mènent à croire que des 
. mots font des chofes, que des chimères fdnt des réa- 
lités, que des corps font des efprits. ou plutôt lorf- 
qu'on S’eft affuré qu’un homme 2 les funeftes quali- 
tés dont on a befoin , on lui propofe de fe donner à 
l'Ordre & de confacrer fa réfolution, réputée chan- 
celante , par des fermens. On ne lui en communi- 
que pas la formule , dans la crainte bien fondée qu'il 
reculeroit d’effrot ; il eft averti feulement qu'il va 
fafre un pacte avec le Ciel, le Ciel! qui a remis aux 
hommes fon prive vengeur , pour le tourner contre 
ceux qui enfreindroient leurs paroles. 

Si le Récipiendaire mal inftruit , accepte, fur la 
fot de celui qui le prépare à Pinitiation , il eft con-. 
dut au travers d'un fentier ténébreux dans une falle 
iitimenfe , dont la voûte, le parquet & les murs font 
couverts d’un drap noir, parfemé de flammes rouges 
&de couleuvres menaçantes. Trois lampes fépulchrales 
Jergne de temps eñ temps une mourante lueur , & 
lient à peine diftinguer, dans cette lugubreenceinte, 
les débris des morts foutenus par des crêpes funè- 
bres; un monéeau de fquelettes forme, dans le milieu , 
une efpèce d’autel; à côté s'élèvent des livres , les 
uns renferment des menaces contre les parjures, &les 
autres l’hiftoire funefte des vengeances de l'efprit 
invilible & desinvocations infernales , qu’on prononce 
‘long-temps en vain. A 

Huit heures s’écoulent ; alors des Fantômes 
trainant des voiles mortuires traverlent lentement 
la falle & s'abyment dans des fouterreins , fans qu'on 
entende-le brüit des trapes ou celui de leur châte. On 
ne s'enapperçoit que par l'odeur fétide qu'ils exhalent. 


+ 


RQ 


| ( s4 | 

Ainfi l'Initié ame Hgt- uatre heures dans 
ce ténébreux afyle, au milieu d’un filence glaçant. 
Un jeûne févère a déjà affoibli fa penfée. Des liqueurs 
préparées ont déjà commencé par fatiguer & finiffent 
par exténuer fes fens. À fes pieds {ont placées trois cou- 
pes.remplies d’une boiffon verdâtre.Le befoïn les appro- 
che des lèvres, & la crainte involontaire les enrepoufic. 

Enfin, paroïffent deux hommes qu’on prend pour 
des Miniftres de la Mort. Ils ceignient le ffont pâle 
du Récipiendaire avec un ruban aurore, teint de 
fang , & chargé de caraétères argentés , entre-mélés 
de la figure de Notre-Dame de Lorette. Il reçoit un 
crucifix de cuivre de la longueur de deux pouces, 
( obfervez que ce font des Luthériens & des Ré- 
formés qui font ufage de ces images & reliques , fi fé- 
vèrement profcrites dans leur culte ). On fufpend à 
leur col des efpèces d’amulettes , revêtues d’un drap 
violet. Il eft dépouillé de fes habits ,'que deux Frères 
Servans dépofent fur un bûcher, élevé à l’autre ex- 
trémité de lu falle. On trace fur fon corps nud des 
croix avec du fang ; & un elprit vêtu en blanc lui 
vient lier les tefticules avec un cordon rofe & ponceau., 
Dans cet état de fouffrante & d’humiliation, il voit 
s'approcher de lui à grands pas cinq fantômes armés 
d'un glaive , couverts de draps dégoüûtans de fang,. 
Leur vifage eft voilé; ils étendent un tapis fur Île 
plancher , s'y agenouillent, prient Dieu, & y de- 
meurent les mains étendues en croix fur la poitrine, & 
puis profternés la face contre terre dans un profond fi- 
lence. Une heure fe pafle dans cette pénible attitude. 
Après cette fatigante épreuve, des accens plaintifs 


. fe font entendre ; le bûcher s'allume, mais ne jette 


qu'une lueur pâle; les vêtemens y lont contumés ; 
une figure colloffale & prefque tranfparente fort du 


fan même du bûcher. A fon afpeét , les cinq hommes 


proîternés entrent dans dés convulions infupportables 
à voir ; images trop fidelles de ces luttes écumantes 
où un mortel aux prifes avec un mal fübit, finit 
pa” en être terrafié. ee 

Alors üne voix tremblante perce la voite, & ar- 


\ 


. (35) 
ticule la formule des exérables fermens qu'il fru 
prononcer : ma plume héfire, & je me crois prefque 
coupäble de les retracer. | 
* Au nom du Fils crucifié , jure de brifer les Keny 
# charnels qui vous attachent encore à Père , Mère, 
» Frères, Sœurs, Epoux, Parens, Amis. Maitref. 
» fes, Roïs, Chefs, Bienfaiteurs , & tour Etre quel- 
» Conque à qui vous aurez promis, foi, obéiffance, 
# gratitude ou férvice. 
» Nommez le lieu qui vous vit naître, pour exifier 
» dans une autre fphère, où vous n'arriverez qu'’a- 
#n près avoir abjuré ce globe empefté , vil rebut des 
» Cieux. | 
# De ce moinent vous êtes affranchi du prétendu 
» ferment fait à la Patrie & aux Loix; jurez de ré- 
» véler au nouveau Chef que vous reconnoiflez ce. 
»# que vousaurez vu Ou fait, pris, Îu ou entendu, 
» appris ou deviné , & même de rechercher, épier ce 
# qui ne s'ofirlroit pas à vos yeux. | 
n Honorez & refpeétez l’Aqua Toffana, comme 
» un moyen sût, prompt & néceffaire de purger le 
n globe par la mort ou par l’hébération de ceux qui 
# cherchent à avilir ka vérité ou à l'arracher de nos 
n Nains. | 
. » Fuyez LEfpagne , fuyez Naples, fuyez toute 
” terre maudite. Fuyez enfin la tentation de révéler 
» ce que vous entendez; car le tonnerre n’eft pas plus 
# prompt que le couteau qui vous atteindra en quel 
» que licu que vous füyez. 
» Vivez au nom du Père, du Fits, & Saint-Efprit.= 
Si le patient fe foumet à prononcer devant lui les 
mêmes paroles, on place exaétement un candelabre 
garni de fept cierges noirs; à fes pieds eft un vafe 
lein de fang humain , où on lave fon corps; il en boit 
fa moitié d'un verre, & il prononce les paroles fa- 
tales. On lui délie enfuite les teflicules. Une fueur 
froide découle de fes joues livides. À peine it fe fou- 
tient fur fes jambes défaillantes. Les Frères fe prof: 
ternent ; & lui tremblant, déchiré de remords, jetté 
dans une efpèce de délire, attend fa definée. Tels 
| 2 


6 ) 

fans doute font les fcétérats revenant du mêurtre : tel . 
Orefte retirant le couteau des entrailles de fa mère. 
‘Auffi-tôt que la cérémonie eft finie, le Récipien- 
daire eft jetté dans un bain, au fortir duquel on lui 
fert un repas compofé de racines. | 
J'attefie l’Honneur, la Vérité, le Ciel, que le 
contenu de ces horribles fermens , m'a été révélé par. 
des perfonres égarées dans les ténèbres des Illumi- 
nés. La propotition d’entrer dans une pareille conf- 
piration leur a rendu la raïfun & le courage. Ce cri- 
me, piétenté dans toute fa difformité , épouvante & 
glace d'horreur. ; 
Il exifte donc au milieu de nous un amas d’hom- 
mes inconnus, qui, pour ainfi dire , ont abjuré l'hu- 
imanité , & font devenus étrangers à tous les liens qui, 
. uniffentles hommes. La jufte défiance va donc bannir 
de la terre la sûreté , la concorde. Car enfin l'homme, 
dans le fein duquel on épanche fes fecrets, n’eit peut- 
être plus maître de lai même ; il s’eft vendu à d’impé- 
rieux:tyrans , qui fe font emparés de fon être en- 
tier, jufqu’à fa penfée. Peut-être fommes-nous fur- 
veillés par des énies malfaifans ou par des Efclaves 
timides, qui. pour n'être pas inutiles, fuppléent à 
ce qu'ils ne voyent pas. | 
Si l’on relit tout ce qui a été écrit depuis fix ans 
fur. les Iluminés , fi l'on rapproche la lettre de M. 
R. Rollig, que nous ne voulons pas extraire, de 
crainte qu'on ne nous accufe de la tronquer ou de 
l'embellir , mais que l’on trouvera toute entière dans 
les Pièces Juftificatives ; 1i l'on fe rappelle cette quan- 
-tité de faits rapportés dans un. grand nombre d’ou- 
vrages publiés depuis dix ans, & que le Journal de 
Berlin.( Note VIIL ) a fait connoiître avec autant de 
- courage que d'impartialité , {1 l'on confidére l'invin- 
cible horreur que conçoivent pour cette Sete les 
: hommes honnêtes, fenfés, patriotes, l'homne le plus 
incrédule s’allarmera , & du moins voudra examinet 
pas à pas le danger de l'influence d’une pareille So- 
. ciété, fans s'égarer dans des craintes chimériques ; il 
foupconnera cependant .que la raïfon , l'honnêteté, 


(37) 
l'amour du vrai, ne fe font pas confédérés pour rien ; 
& qu'eux, qui ne voyent pas ordinairement le mal 
où il eft, né l’auroient point apperçu où il n’eft pas, 


CHAPITRE VIIL 
Que la Seite des Illuminés doit néceffairemen: 


détruire le Royaume'où elle [era protégée. 


Tour en parlant contre l’enthoufiafme , nous nous 
garderons bien d'ÿ tomber. C’eft apres avoir médité 
long-temps que nous nous fommes décidés à avancer 
une affertion où les gens les plus froids trouveront. du 
premier coup d'œil une forte exagération. Exaiminons 
Hi j'ai abondé dans mon fens; expolons la manière dont 
j'ai envifagé les objets. | 

Toutes les Nations de l'Europe font liées aujour- 
d’hui par des intérêts réciproques. Elles font dépendre 
leur mutuelle tranquillité de ce qu’on‘appelle l’éguilibre, 
Dès qu'il furvient une querelle entre deux grandes 
Puiffances , la plupart ne peuvent plus s’en tenir à cette 
neutralité qui a quelquefois fi prodigieufement enrichi 
ls. Nations qui y demeuroient fidelles. Il n’eft plus 
même poflible qu'un peuple demeure dans un état de 
ftagnation, tandis queles autres avancent dans la car- 
rière des connoiffances humaines, où ce peuple ftation- 
naire deviendra biéntôt la proie de qui daignera s’en 
emparer: - : | | 
* Le commerce eft aujourd’hui l'occupation première 
de toutes les Nations. Elles tendent à s'affranchir de 
l'indépendance. Chez les unes , il fuppofe une double 
marine; chez les autres, une fimple marine marchan- 
de. L'une & l’autre exigent des lumières de tout genre. 
Les peuples auxquels leur pofition défend d’en avoir, 
entretiennent d'immenfes armées , elles exigent des 
connniffances de toute efpèce ; & quoiqu'il ne foit pas 
éffentiel que chaque Officier foit complettemeat inf- 

À 


ro, 
ss? 
vé 


(38) 

truit, du moinsfiut-il qu'il y enait un très grandnom- 
ble qui foient vraiment favans, | 

Les Finances ne font plus l’art facile de colliger les 
deniers où ils fe trouvent ; les peuples, à force d’avoir 
été viétimes de la rapacité , ont appris à défendre leurs 
propriétés contre l’avidité destraitans. Îl y a done un 
art d'amener les peuples à des contributions néceflaires, 
fans les fatiguer , farsles décourager. Pour affeoir les 
impôts für des objets réels,paur les répartir avec équité, 
pout fimplifier la perception , il faut pouffer loin les 
reflources de lafclence économique. En Angleterre & 
en France, ces opérations exigent peut-être du génie , 
& par-tout une habileté réelle, È 

Les fciences, en général , agiflent beaucoup plus 

v'onne croit dans l’adminiftration des Etats. Les Ma- 

thématiques , pour la guerre, la marine, l'artillerie, 
les inventions méchanjiques, la navigation, &e.; la 
Phyfique , pour l’agriculture, les engrais , les mines ;. 
l'hygienne , la teinture , les verres, les arts . ceux fur- 
tout qui exigent le feu pour premier agent ; ... la Lo- 
gique , pour l’éducatjon primitive , la jurifprudenee , 
es négociations , l’ufage ke la penfée , &c. L'expérien: 
. <e journalière nous prouve que les nations les plug 
avancées rendent leurs rivales tributaires. 
‘|. Outre Îes connoiïffances effentielles que chaque 
peuple tâche de s'approprier , il exifte encore depuis 
environ cinquante ans, une autre fcience qu’on appelle 
Économique. Elleembraffce la théorie de l'impôt , le ta- 
bleau gradué dela population, le fyftème des banques, 
la balance du commerce, l’üfage de l'or, les droits du 
peuple’, les fautes des adminifirations. La contrée où 
ces grands objets font les mieux difeutés , prend né 
ceffairement fur les autres une fupériorité qui les tient 
toutes à la feconde place. , 

Or, la feéte des Illuminés tend par effence à détrui- 
fe les permes de ces connoiffances , & à les faire tout- 
à fait difparoître d’un pays 3 elle ne peut fupporter le 
jour dela raifon; les plus épaiffes ténèbres peuvent feu; 
les aflurer fes proiets. Que deviendroit auxveux des fa- 
vapss & bientôt dans l'opinion publique, une fociété ‘ 


| | (39) PUS 
où ileft queftion de fpeétres , où tout eft l'infpiration 
d'une putffance cachée , en vertu de laquelle les hom- 
mes ne font plus que des machines mûes par d'invili- 
bles reflorts. 

Il faut établir un nouvel ordre de chofes, & faire 
Croire ce que juiqu ici l'on a rougi d'adopter. Il faut dé- 
pofléder du fuffrage univerfel les hommes dont juf- 
qu'ici nous avons recueilli avec refpeét les opinions & 
les penfées. Ii faut démontrer que les Académies, les 
Univerfités, les Bibliothèques répandent l'erreur , & 
que la vérité réfide chez une petite portion d'hommes 
nouveaux, qui, par leur rapport immédiat avec des 
fubftances plus épurées , ont: fu dans quelques années 
ce quela terre avoit ignoré. Eft-ïi poflible de fuppo- 
fer que les hommes feront le facrifice d'idées acquifes à 
tant de frais ? n°eft-il pas plus naturel de prévoir que les 
di‘putes s’allumeront , raméñeront fur la terre la difcor- 
de qui s'éloigne, mais ne difparoit jamais tout-à-fait, 
ou que les dépoñitaires des véritables lumieres défer- 
teront un pays d'infenfés, & le livreront à l'empire de 
l'erreur ? | | | 

Jufqu'ici les hommes ont fu -que l'application con- 
duifoit à la capacité , & la capacité aux places. Dans 
cet efpoir, chacun s’eft rendu capable, auffi dans 
chaque carrière rarement eft-on embarraffé Jor‘qu'il 

” s’agit de remplacer les vuides: que laïffent la vieilleffe , 
la mort ou l’inconftance ; mais du moment qu'il fera 
prouvé que l’habileté eft une chimère , & que pour 
parvenir , il fuffit de croire ce que perfonne n’a cru, 
ou renoncer à l'étude ftérile, on ira implorer la for- 

” tune ous des climats moinsinjuftes. | 

Il eft même impoflible que le zèle ou le talent fe 

‘ faffent jamais jour. Suppofons que le choix des Souve- 
rains fe portât en fecret fur un individu cité pour fon 
expérience & fon amour du travail, & que intention 
bienfaifante du Monarque foit furprife ou devinée par 
les Iiuminés, Hs commencent de loin à inquiéter fa 
confiance , à femer de légères préventions contre 
l'objet de leur jaloufie, fans afficher ouvertement le 

. projet de nuire. On convertit les malheurs en impru- 

| . 4 


(40) 


dences, les imprudences en torts, les tortsen fautes, les 
fautes en crimes. S'il eft gai, on l’accufe de légéreté ; 
s'il eft gravé, on foupconne fa franchife ; s'il eft ar- 
dent ,on le croit dangereux; s’il eft timide, on fufpec- 
te fa capacité ; on pèfe d'autant plus fur fes défauts, 
qu'on eît cenfé ignorer les projets qu'il a infpirés. Par 
ja raifon contraire, on vante avec le même défintéref- 
femenr apparent, les qualités de celui que l’on veut 
‘placer ; fon éloge fe trouve par-tout quoique fon nom 
foit à peine prononcé. Quand on difpofe dans un 
pays de l'imprimerie, dela pofte & des chaires, il 
n'eft rien qu'on ne puiffe faire croire, même avec une 
habileté fort ordinaire. Un Roi, homme comme tout 
autre, ne peut juger que fur ce qu’on lui préfente. 
S'il eft tellement circonvenu que toutes les vérités 
lui foient déguifées, & que Punivgrs foit pour lui 
concentré dans la fphère foudoyée qui l'entoure, 
* &. fi tout ce qui l'entoure a un’ intérêt égal à Îe 
nourrir de fauffes opinions , n’eft-il pas évident que 
le peuple eft à la merci d'une horde ambitieufe qui le 
dévorera 2 E | 
Cet amour fäcré de la patrie, qui, dans tous les 
. âges, exhaufla la hauteur naturelle de l’homme & ag- 
grandit {es facultés morales , s’éteindra, car il n’y 
aura plus de partie. On rougira d’un pays où l’igno- 
 rance fera naturalifée , d’être gouverné par des chi- 
mères dégoütantes , jufqu’à ce qu'enfin on s’accauty- 
-me tellement à être l’objet du mépris des nations pen- 
fantes , qu'on ne fentira même plus fa turpitude. 
Que deviendroit une armée où la gloire, les diftinc- 
tions feroient pour les adeptes d’uné {eéte perfécutrice 
déclarée de la loyauté & dela franchife ? où le foldat, 
juftementeffrayé, crairoit vair fans ccffe autour de lui 
les ombres menaçantes de ceux qu'il a dû immoler la 
veille, le pourluivre, comme les Furies déchiroient 
Drefte?2 0 
Viétimes volontaires, qui vous offrezà la patrie, 
& qui bravez la mort fous l'œil de l'honneur, n'eft-ce 
donc pas aflez d’exiger votre vie faut-il encore at- 
trifter vos derniers inftans, & élever autour de vous 


47) 

les ryages de l'incertitude ? Et vous , nobles compa- 
gnons de la gloire , accouturnés à mettre en commun 
les palmes & les dangers , & dont l’état brillant repofe 
fur la franchife , jufqu’au milieu des camps on porte la 
défiance ; ce n’eft plus l'ennemi que vous avez à re- 
douter ; à vos côtés veille la trahifon. Gardez-vous de 
ces momens de joic qui comperñfent les jours de fati- 
gue. Si dans cette ivrefle periniie , un mot échappe 
de votre bouche imprudente, il eft recueilli, confervé, 
révélé; votre vie entiere expiera dans les grades ob- 
{curs l'expreflian d’un mécontentement paffager. 

Non!les drapeaux ne les retiendront pas. Celui 
qui eft capable de fe dévouer pour la patrie, fuira 
avec horreur ur affemblage perfide d’efpiogs & de 
délateurs. | | 

Parcourez les états de la fociété ; ceux qui tien- 
nent \a balance de Thémis, ceux qui impriment 
au commerce cette bienfaifante activité, les dépofi- 
taires des fciences, les adminiftrateurs de la chofe 
publique , les défenfeurs ou les gardiens de Ia Reli- 
* gion, & les cenfeurs des mœurs, tous agens nécef- 

{aires dans la vie civile, ne peuvent concilier leurs 
fonctions avec les ftatuts de ordre des Illuminés : 
que deviendra un Roÿaume fans tribunaux protcc- 
teurs des loix , fans le commerce intérieur qui ré- 
partit avec une.égalité précieufe les premiers befoins 
de la vie, fans ces homines laborieux qui tiennent 
teur patrie au courant de leur fiècle , c'eft-à-dire , qui 
tranfportent fur le fol qu'ils habitent, iout ce qui 
fe découvre ,fe réalife , fe perfectionne dans le refte 
du plobe ? ST | 

n fimple rapprochement mettra cette vérité dans 

pn grand jour. Quel eft celui que l’on doit charger 
du timon des affaires ? Quel eft l’homime fur qui doit 
répofer la confiance publique ? Je veux déligner par 
cette expreflion févère un homme de génie, dont 
l'expérience ait mdri Le favoir , un homme de carac- 
tere, dont les événemens aient éprouvé les qualités , 
un homme de travail, que la mültiplicité des affaires 
n'ait pas laffé ou ufé ; j'entends un-homme heureux, 


(42) 

fécond en reflources, élevé dans fes vues, ferme 
dans l’exécution, clair dans fes expofés, habile 
dans ce qui appartient à l'art de négocier; au-deffus 
de la louange , de l'intérêt, de la gloriole, de l'inf- 
tabilité, du malheur, de la calomnie ; attaché à 
fes maitres, mais vendu à fa patrie, zélé pour la 
loire du Trône, mais pallionné pour le bien pu- 
ic, ferviteur fidèle, mais fur -tout l’homme du 
peuple. 

À côté de cet homme rare, placez un Illuminé par- 
fat, c’eft-à-dire, un être foible, crédule, enclin à 
craire tout ce qu’on lui dit; un cfprit bercé de vilions , 
de chimères ; de conjetures , d'idées hors nature, 
fermé à tout ce que renferme l'uiftoire des fiècles 
précédens, rejettant ce qui n’eft pas annoncé par les 
oracles ou revêtu d’une formule miraculeufe ; un 
homme qui ne voit rien par lui-même & n'obéit 
“qu’à la voix des délateurs, ou dont les guides prin- 
Cipaux font des confeillers fantaftiques. Lorfqu’on 
fait profeflion de vivre dans un autre monde, on 
n’a ni vues, ni fpéculations pour celui-ci ; l'Illuminé 
“eft fans patrie, fans parens, fans concitoyens ; il 
a brifé tous les liens qui l'attachoïient à la Société , 
& éteint le flambeau qui éclaire les hommes d'Etat, 
la raifon. | 

Vous nous avez dit plus haut, Objeétera-t-on , que 
les Seétaires ne croient pas intérieurement ni aux ef- 
prits révélateurs, ni aux Dogmes; cela eft incontefta- 
. ‘ble, les Chefs favent à quoi s'en tenir. Alors ce n’eft 
plus l'illuminé dont je viens de tracer le portrait , c’eft 
un impofteur conjuré contre le genre humain; c'eft 
J'affaflin de L'Etat ; il ne fat pas le plaindre , mais le 
. profcrire. | 

Ainfi, fous quelque jour que l'on envifage les mem- 
bres de cette coupable ivftitution, les Royaumes 
doivent fuccomber fous les coups de l'impofure , ou 

ar l'incapacité de l’ignorance. Il y en a qui, par 
fours forces, réfifteroient à vingt ans d'une mauvaife 
Adminiftration ; tels font la France, les Etats de l'Em- 
pereur; il en eft qui regorgent de talens. de lumières , 


É. 


| C4) 
fi j'ofe m'exprimer ainf, telle eft l'Angleterre, la 
Suiffe, il en eft dont perfonne ae s'inquiète & qui 
n'excitent ni alarmes, ni envie, tels que le Dane- 
marck & la Sardaigne ; mais il en eft qui ont befoin 
de tous les reflorts d’une excellente Adminiftration 
pour fe maintenir à côté de fes rivaux, & qui baifle- 
ront dès qu'ils cefferont de monter. | 
S'il eft vrai, comme a voulu le prouver un favant 
Académicien, que la force d'un Etat dépend du ca- 
railère de fon (Gouvernement & du caraëlère nationat de fes 
habitans (3), qu’efpérer d’un Illuminé, c'eft-à dire d'un 
homme qui n’a point de, caraétère , ou qui doit ef 
fentiellement nuire ? | 
O vous! que la puiffance invifible qui dirige les 
mondes , a mis à la tête des Nations, jettez les yeux 
fut ces vérités ? Ne nous facrifiez pas à une poignée 
d'infenfés fanatiques. Ne regardez nos livres que 
comme un avertiflement falutaire d'un grand dan- 
er. Pourquoi troublerions-nous notre exiftence? 
| Pourquoi nous livrerions-nous au danger qui menace 
les plumes courageufes, fi nous ne connoiflions tou- 
tes les calamités qui s’amañffent fur vos têtes ? Si nos 
intérêts vous trouvent infeufibles , que le vôtre du 
moins éveille les craintes falutaires, & vous appele 
à un examen réfléchi Car vous ferez les premières 
viétimes immiolées à l’idole de la fuperftition; vous, 
qu'on aime & qu'on plaint, Monarques prévenus, 
n'en croyez pas à nos affertions ; mais allez interro- 
ger la vérité au fond des cœurs vrais & incorrupti- 
bles ; ils fe comptent fans doute, mais il n’eft pas 
uppoñhble d'en trouver. 


C4) Nous fommes loin d'adopter tout ce quife trouve dans cett&brochu- 
re; mais il feroic curieux de la lire & d'en faire l’appliçation au fujet que 
mous traitons, Si par hafard il fe trouvoit des Iiluminés dans les Etats Pruf- 
Gens, çe feroit la plus forte fmyre que l'on aix éçrit çontre eux. Son efti. 
mable Auteur n'a jamais été foupçonne de favorifer une Seête auf 
méprifable aux yeux de rout homme qui a cultivé fa penfée, 


699 


2 


| (44) 
CHAPITRE IX 


Les Roës font les plus intéreffés à-détruire la nouvelle 


ecte, 


Ï n’eft pas aifé de marquer la différence qui fe trouve 
entre un Ro.aume & un Roi dans la matière que 
nous traitons ; car fi le pays. eft détruit, il eft clair 
que le trône fera renverlé ; 1l faut en conféquence 
un peu "mieux détailler nos idées, & les fixer de la 
maniere la plus claire Nous ne voulons pas dire 
que le pays où régnéront les Illuminés ceffera d’exif- 
ter ; mais qu'il tombera dans un tel degré d'humilia- 
tion, qu'il ne comptera plus dans la politique ; que 
la population diminuera , que les habitans Qui rélif- 
teront au penchant de paffer dans une terre étran- 


- gère, ne jouiront ni du bonheur d'être contidérés, ni 


es douceurs de la fociété, ni des préfens du conr. 
merce. Oubliés du refte de la terre, leur vie obicure 
ne fera qu’une longue végétation. Etrangers aux arts 
‘confolateurs , coulant des jours triftes fous la domi- 
nation d'êtres fantaftiques , il femble que ces demeu: 
res ténébreufes , féjour des expiations, exiftent déjà 
pour eux. | a 
“Or, qu'eft-cé qu'un Roi qui règne fur des hommes 
ainfi-degradés, qui ne participent aux êtres immaté- 
riels que par des frayeurs ? Quels fervices trouvera- 
t-il dans des êtres qui reconnaïffent un maitre au- 
deffus de lui? où il fera admis à ces funeftes fecrets, 
& 1l autorifera cet abominable régime ; alors il s'é- 
veillera avec-l'idée qu'il vit au milieu des.traîtres , 
& que de plus grands intérêts peuvent le faire facri- 
fier ; comme on lui découvre à lui même tout ce qu'il 
veut favoir S'il n’eft pas initié à ces horribles myf- 
tères , il eft doïc le jouet d’une horde ambitieufe & 
fanatique, qui s’eft empäré de fa volonté ; le voilà 


| 45 
donc condamné à fervir les paflions de tout ce qui 
l'entoure , à enrichir des Diflipateurs avides, à éle- 


ver des hommes dégradés, à proftituer fon jugement. 
par des choix qui déshonorent fa prudence’, à rougir 


des liens qu'il aime & n'ofe avouer ; s'il ne fait que 
foupçonner, il s’égare dans les nuages de l'incerti- 
tude ; tout ce qu'il fait, c’eft que cette vérité, l'i- 
dole des hommes mêmes qui l'immolent , qu’on prend 
fans cefle à temoins, n’approchera jamais de fon trô- 
ne ; c’eft que cette vertu, la plus douce des illutions 
qui a formé les Trajan, les Marc-Aurèle, les An- 
tonin , les bons Princes , eft changée ou abandonnée 
pour une perfetion imaginaire, & pour une Divinité 
auftère qui n’exifte que pour te mallieur du monde. 
C’eft qu'il ne connoîtra jamais ce fentiment enchan- 


teur, l'amitié avec laquelle feule lé Créateur auroit: 


acquitté tout ce qu'il devoit àceux qui recurent de 
lui le jour & une pénible exiftence. 

Maitres du monde, jettez les yeux fur une mul- 
titude défolée, écoutez fes cris, fes pleurs, fes 
vœux. La mère vous redemande un fils, une femme 
vous demande un époux, vos cités les beaux arts 
fugitifs , la Patrie des citoyens , les champs des cul- 
tivateurs , la religion un culte, & la nature des êtres 
qu’elle puifle avouer. | | 

Ce ne font pas tous les maux qui rhenacett les 
Souverains proteéteurs de cette funefte croyance. 

Obligés de concentrer dans un petit nombre d’hom- 


mes les emplois importans , les grandes charges & . 


les places fubalternes de confiance, ils ne peuvent 
réunir un nombre füuffifant de gens capables ; ( efpèce 
rare dans tous les temps & dans tous les pays ) l'1- 


gnorance alors obtient des poites où elle multiplie : 
les bévues, elles amènent les murmures, les murma-. 


res conduifent aü délordre , le défordre enfante le dif- 
crédit, du difcrédit naît le défaut de conlidération. 
Dans cette lituation humiliante, on eft attaqués 


blâmé de toutes parts; les allarmes s'emparent de : 


celui qui a contre lui la voix publique ; l'inquiétude . 


perce, les Flatteurs, pour la difliper, redoublent 


LES 


4 


( 46 ) 
d'encens & de menfonges, font Cornpofer es éloges, 
gagnent des Poëres, bercent l’Idole d'une réputation 
qu'elle n'eut jamais ; l’epdorment dans fes vices, lui 
préfentent la volupté pour le diftraire & l'amènent 
infenfiblement à cet érat de dégradation où l’on ne 
penfe plus que par autrui. Si quelques Sujets fidèles 
tentent un dernier effort pour rappeler la gloire fu- 
gitive, ou le Monarque abufé les écoute fans les 
éntendre , ou les prévient avec hauteur, ou les hu- 
milie avec acharnement, ou les exîle avec dureté, 
ou s’en défait avec de feintes carefles. Les grandes 
routes font couvertes d’Emigrans ; le fuccès conti- 
nuel de la bêtife ufe l'ame de l'homme dé mérite. 
L'un va fe donner à une autre terre ; l'autre ne pou- 
vant emporter fes pénates , fe fauve de l'ennui cruel 

r des abfences répétées, & le Monatque infenf- 

lement ne voit autour de lui que des efclaves chè- 
rement achetés. Speétacle pénible, rappelant fans 
cefle que l’on ne doit rien à foi, & que fans uin trélor 
_ on feroit ifolé ou à charge aux humains!  . 

Ce tableau, ins doute, paroïtra chargé; c'eft 
ainfi qu'ont parus ceux qui ont annoncé des mak 
heurs femblables. Les Pauliciens qui en vinrent au 
point dé bärir des villes, & prendre Les armes contre 
leur prince, n étoient, dans l’uriginé , que quelques 
perturbateurs durepos public ; & pendant un fiècle & 
demiils délolèrent les Empereurs de leurs temps. Ce 
futla marche de l’efprit humain. Les hommes com- 
méencent par féduire , ils finiffent par enchaïiner; les 
Chefs brifent leurs liens , faififfent un moment propi- 
ce, & font égorger les ufurpateurs de leur autorité. 
C’eftce qui arriva ces mêmes Pauliciens ( Note IX.) 
dont l'Impératrice Théodore fit égorger cent mille ; 
le refte fut fe jetter dans les bras des Sarratins qui les 
menèrent à la boucherie dans leurs guerres contre les 
Grecs. Si les Rois, au lieu de conferver des meu- 
bles riches & précieux, faifoient décorer leur Paliis 
des tableaux de l’hiftoire, leurs regards fe fixeroient 
quelquefois fur d'étranges fcènes. Peut-être trouble- 
roient-elles cette fécurité, un des grands prodiges qui 
occupent la penfée du Philofophe. 


\ 


N 


( 47 

Il eft vrai, cependant, de cette fete eft entiè- 
rement dirigée contre cette autorité dont les hommes, 
en tous les tenps, fe font montrés fi jaloux. Elle n’at- 
tique pas une croyance, parce que toutes lui font in- 
différentes ; elle n’en veut ni à Dieu ni à fon culté, 
mais aux Rois & à leur fceptte. Ce n'eit pas un corps 
iolé , qui veuille détourner für luile cours des graces, 
c'eft une inftitution, à la faveut de laquelle les ambi- 
tieux s'éleveront au-deffus de tout ce qui les entoure, 
fans même fe charger du poids d'une reconnoïffance 
apparente, dont les autres erreurs accréditées en fe 
faitant un nom & des partifans par fes talens , fon élo- 
quence & l'éclat de fa faveur. Ici la réputation eft dan. 
gereufe, la faveur inutile; on fait fa fortüne par {on filen- 
ce. Au lieu de partifans , il faut des enneinis qui aient 
l'air de vous perfécuter, afin que cette haine apparen- 
te fu{cite des vengeurs. L'autorité anéantitauttefois les 
Templiers , elle a prefqu'éteint le régime des Jélui- 
tes ( Note XŸ. Ici elle eft nulle, puifqu'ellé même 
feroit renverfée , fi elle confpiroit contre la fefte qui 
lui commande , en paroïffant la fervir , & de témps en 
temps l'effraie, pour affurer fon pouvoir. Dans les 
querelles nées des héréfies qui fucceflivement ont paru 
dur le globe, c’éroit fociété contre fociété , ville con- 
tre ville, les Catholiques contre les Huguenots, les 
Arméniens contreles Gomoriftes , les Guelfes & les 
Gibelins , &c ; mais chez les liluminés , c’elt le vice 
contre la vertu, la perfidie contre la fincérité , l'igno- 
rance contre les lumières , l'audace contre l'autorité. 
Elle mine le corps focial, affafline lentement fes vic- 
times , & frappe à la fois. mais fans bruit, toute la 
claffe de la fociété. : | | 

Les nations rivales , qui affiftent à la décadence de 
culles qui fuccombent fous les coups de la jette, les 
laiffent avancer leurs malheurs ; & prenant confeil de 
ce qu’on appelle la politique, c’eft-à-dire, l’art d'écrafer 
Je plus foible, elles failiflent le moment propice pour 
confommer leur ruine. Un Chef'eft comptable à fes 
fujets de leur pays , de leur hônneur , de leur sûreté. 
On l’accuie des maux de la patrie. Céux méme qui 


. _. .( 48 ).. oo 
l'ont jetté dans le précipice , lui reprochent leur hu: 
miliation. Ou l'on rétraéte fes {ermens, ou l’onporte le 
joug avec horreur. Si laine du Monarque infortuné à 
perdu tous fes refforts, ileft trop heureux qu'on lui 
permette de trainer fon fceptre. S'il reflufcite un refte 
de courage, il devient ün tyran d'autant plus dif- 
ficile à appaifer , qu’il a des raifons apparentes dé 
frapper, & que la juftite femble quelquefois lavoir 
armé de fon glaive: & dans l’un & l'autre cas, ïl 
entre dans la poftérité ,chargé du mépris ou de l'hor- 

reur du genre humain. | 
Ce ferait tromper les Rois que de leur cachet : 
une vérité nouvelle; les homtmes leur rendent au- 
jourd’hui des refpeëts plus éclairés. On'ne courbe 
plus fon front dañs la pouflière devant une tête couron- 
née , mais on baïle les traces d’un Prince bienfaifant , 
laborieux & jufie; on examine les admirïftrations, 
parce que l'on eft convaincu que c'eft de fon affaire 
.dont on s'occupe, quañd on fe mêle de celles des Rois. 
On excufe les défäuts , on pardonne les foibleffes ; on 
les retire des dängers où les a jetté leur imprudcnce ; 
on leur rend les fervices qu’exise leur trifte condition ; 
ais on n’à pas fait ferment d'être conftamment le 
jouet de leur Caprice, les martyrs de leur opiniätreté, 
& les vittimes de leurs erreurs volontaires; ou du 
moins ; fi l'on eft forcé de l'être, on protefte contre 
la tyrannie, & l'on dévoue dans la poftérité, à l’indigna- 
tion des fiècles futurs, ceux qui ont avili leur ñation. 
Que celui dont qui à le vertueux defir d'être aimé & 
la noble ambition de laiffer ün nom glorieux, apprett- 
ñe qu'il mäânquera ce double But , s’il refufe de s'éclaifer. 
. Si lés peuples qui emploient toute efpèce de moyen 
pour troubler fa dangereufe tranquillité, qui ne ména- 
_gent niles avis publics , ni le filence expreilif du fage 
thécornitent , niles murmures imprudens, fans doute , 
inais quelquefois néceffaites , la fatyre , moyen vio- 
lent mais eficace fi le malide conferve encore quel- 
ues reflorts , finironit-enfin par ne plus voir dans leurs 
hefs que des automiates couronnés , où des adminis- 
trateurs étrangers à la chofe publique & à leurs inté- 
U rêts : 


( 49) 

rêts : alors il fe répand dans les efprits une efpèce de 
confternation; on ne concourt plus à la profpérité 
de ila Patrie; la nation entière fe repoles ôn 
laiffe .pafler un moment funefte, l'induftrie perd 
fon aétivité, l’agriculture languit; on exifte, mais 
on ne vit pas: tous les projets font pour l'avenir. 
Or, celui à qui il ne refte que l'inutile réflource 
d’ordonner,éprouvebientôt que l’autorité eft compofée 
de deux refforts ; l'un qui commande aux efprits, & 
l’autre qui les difpofe. Le grand'art des Rois eft de dif- 
pofer en leur faveur la volonté générale , la force n’y 

lupplée point. | 
r, la feéte des Illuminés donne des principes en- 
tièrement oppofés ; elle perfuade que le peuple docile 
énit fon joug. Ce n’eft pas dans la nature des cho- 
fes, dans l'expérience du paflé qu'elle puife des rè- 
gles de conduite, c’eft dans un fyftêémeé tout nou- 
veau, accommodé tout entier à l’égoïfine dé quelques 
.-Chefs qui n’ont ni patrie , niintérêts à la félicité des 
étrangers qu'ils gouvernent, ni à la gloire du Mo- 
parque dont ils portent la livrée en public, à con- 
dition que lui-même, en fecret, portera leurs fers. 
Cerre exprelfion eft-elle trop forte, du moment qu'il eft 
prouvé qu'un homme abjure fa:penfée, fa volonté, & ne 
fe meut qu’à la voix d'une puïflance fantaftique ? 


Se ne ne ES 
7" CHAPITRE X 
Que la Seélé des Illumiinés détruiroit la Société 


elle-même , f£ elle pouvoir étrs détruite. 


JL: Société ne s’eft épurée qu'après bien des fiècles ; 
mais enfin l’homme eft parvenu à un degré de ci- 
vilifation , dont il eft aifé de prévoir la décadence 
que la perfectibilité. Non:feulement les animaux fé. 
roces refpectent nos demeures ; les inontations , au. 
trefois dévaftatrices , ne fontplus qu'une RO 


ad 


| (5° 
dité paffagère ; des hordes de barbares ne viennent 
plus à l'improvifte défoler des cantons paifibles, 
mais la terre le raffure fur fa fubfftance; la famine 
eft devenué un fléau prefque chimérique; les maux 


. font adoucis ; s’ils ne font pas tout-à-fait extirpés ; les 


beaux arts décuplent les années & les eonfolent. 
L'homme a prefque glacé la foudre dans la maïn 
de Jupiter; du moins. it éteint fa colèré & fait expi- 
rer fa vengeance à l'endroit qu’il a marqué ; s'il-ne 
peut prévenir ces effrayantes convulfions qui agitent 
inopinément les. entrailles du globe ( Noté XII), 
ilen devine l’explofion & trouve dans un tloigne- 
ment falutaire un abri contre le dangèr : le vaïffeay 
du hardi navigateur enchaîne les vents, les aflujettit 
à fes projets, franchit les immenfes plaines des mers, 
& vole enrichir les deux hémifphères. La main dé 
linduftrie file les métaux comme la foie, crée tout 
ce que l’homme detre ; & ;, par une continuelle ré 
produétion , fait , du lin que l'agronomé a femé } l'a. 


‘ fyle immortel de la penfée du philofophe, & dék 


beautés d’Homére. | È 

= Des connoiffances d’un’ plus haut prix fourniffent 
‘à l'homme les mets dont il fe laffe le moins, ‘les 
ornemens dont it fé pare , les liquéurs qui le fürifs 
fient ou le rafraîchiffent. Tout cela n’eft encore que 
lébauche des bienfaits de la Société ; l'homme nait, 
des maîtres s'emparent fucceilivement de fa mémoire, 
de fon efprit , de-fa volonté, de fa raifo. Ils ornent, 
ils forment, ils dirigent, ils éclairent ces brillantes 
\facultés:. & dès l'inftant qu'elles peuvent agir, leur 
premier mouvement eft un fentiment de reconnoï{- 
jance vers l'Etre immortel. Tout en cultivant fa pen: 
fée active, ils donnent aux membres de fon corÿs 
de, l'aplomb, de l'élafticité, & lui apprennent à Îe 
défendre contre la force, & à défendre {ur-tout l’hon- 
neur & les droits de l'amitié. Is lui enfeñgnent l’art 
de commander à ce courlier fougucux qui doit le 


porter au chemin de Ia gloire, l'art plus doux de 


-s’approptier ceS fons-enchanteurs qui raffurent l’ef- 
prit & calment les paflons. Après que l'homme a 


4. (51 | . | 
prêté quelques inftans {. fa Duneffe à ces utiles exer- 
cices, les maîtres lui propofent de choïifit entre le 
cafque de Beëllone, la balance de Thémis, le cadu- 
cée de Mercure, le foc de Triptolême , le trident de 
Neptune. Dès qu’il a nommé fa carrière, mille fe- 
_ cours arrivent pour la rendre brillante. Il la fournit; fi 
c'eft avec éclat ; la Renommée publie fes exploits , la 
Gloire lés couronne. Pour un temps plus calme, com: 
bieñ de jouiffances la Société ne lui a-t-elle pas pré- 
parées? La {culpture a fouillé dans les ruines dé l’an- 
tiquité, & puis égalé les modèles qu'elle a refflufci- 
tés ; Ja peinture, privée des mêmes fecours, n'a pas 
moins füurpañlé Zeuxis. La plus belle des inventions , 
l'imprimerie, a multiplie les produétions du pénie, 
& naturalifé fur la terre Platon, Virgile, Tacite, 
Horace. L'aimant nous à conduit au fein du globe; 
où noùs avons faili un nouveà u' règhe. Chaqüean- 
. hée enfante une découverte, ou reflüfcite une idée 
perdue; l’efprit humain fe dégagé ‘des préjugés. La 
uerre même met def bornes à fes füreurs; & jufques 
Ér les lieux qui en font le théatre, l'humanité en 
diaüntie la barbarie.-Si quelque tyran appéfantit fon 
joug fur la portion d'êtres que les Dieux vengeurs 
dnt dévoué aux malheurs, du moins a-r'on la dou- 
ceur confolante d'entendre les Nations voïifinés le 
dévouef à là publique exécration ; les Rois, fes 
égaux, le défavouer ; l’hiftoire implacable le dénon- 
er aux fiècles futurs. On voit enfin la jurifprudence 
devenuëé plus avare de fañig , la charité devenue pref 
qu'indifcrète , prodiguer fes fecours aux infortunés, 
& même à Ceux qui abufent : le théatre corriger le 
ridicule en épurant les mœurs. Sans doute nous n’en 
fomnmies pas à l’âge d’or ; maïs au moins la civilifation 
eft portée au point.où la naïffance éft un bienfait & 
la mort un chagrin. e | : 
Et c'eft à ce momient précieux que S’élève une feéte 
qui attente à ce bet ordre, & trvaille lentement à 
detroire l'ouvrage de dix fiècles. Pour rendre la terre 
aux préjugés, aux vifionnaiies, aux nécromantiens. 
La fociété eft unie vafte fâmille qui fe foutient ‘par 
| a 


EE EE = 


_- A —— 


= 


Pa 


. . . ( 2 ) | 
laccomplifflement de devoirs réciproques. Les peu- 
ples vivent dans la flatteufe certitude d’être protégés; 
le Souverain cede au doux befoin d’être aimé. Cet 
heureux concert: eft troublé , puifque toute l'affection 
dont un Souverain peut être fufceptible, fe trouve 


‘concentrée dans un petit nombre d'hommes qui ont 


des intérêts oppofés à la félicité générale. Pour s’en 
convaincre, parcourons tous les Etats; le magiftrat 
qui n’obéit qu’à la voix de la loi, fe défie des inf- 
pirations arbitraires. Le-guerrier franc & courageux, 
ne.connoît que la gloire & fon épée, combat & meurt 
fans penfer s’il fe furvivra à lui-même. Le miniftre 
des autels, indigné du traveftiffement de fa bible & 
de fes rites, déteîte une erreur qui lui enlève fon 
culte & la confidération. Le favant inftruit de la cou- 
pable facilité avec laquelle tous lés fiècles ont pro- 
duit tes mêmes impoltures, voudroit fauver les hu- 
mains des maux qu'elles laiffent à leur fuite. Le com- 


. merçant , dont l’art & les fuccès repofent fur la bonne 


” haînes. 


foi, redoute moins les mers inconftantes que le dan- 
ger de hafarderf cônfiance ; le citoyen s'afflige en 
Contemplant les ruines de fa partie, & aflifie en 
idée à fon entière décadence. De 

* L'Illuminé, feul contre tous, devient l'ennemi de . 
fés’ femblablés , appefantit fur. eux Îe joug de l’ad- 
miniftration, sème cette défiance qui engendre les 
… Chacun fe-craïnt , l'amitié paroît une imprudence ; 
les faillies de la gaité font converties en crimes d’'E- 
tat, l'allarme devient générale & frappe tous les Or- 


“dres. Leriche , à mémede voyager, porte ailleursfes 


l’ennuis ; le pauvre concentre fes murmures dans le 
fein de fa famille ; l’homme de lettres expofe fa li- 
berté & fatisfait au befoin preffant d’exhaler fon 
défefpoir. Ainfi fe brifent 1es liens fociaux ; ainfi 
l’homme s’ifole & finit par invoquer la mort. 
Alors les arts dégénèrent , länguiflent, demeurent 
fans honneur. La jeuneffe qui ne calculé jamais l’a- 
venir , obéit au penchant inné de voir ce qui fe pañle 
fur le globe, & fe’‘fait une patrié là où font en- 


( 53 } 

core l'émulation & la A ; infenfiblement les con- 
fommations diminuent, le eommerce perd fon aéti- 
vité , la population des villes baïffe ; les uns.tournent 
les yeux vers l'Amérique, tenant des champs tou- 
jours prêts pour quiconque vent Îles cultiver: les 
autres dirigent leurs pas vers la Suifle, où la Na- 
ture & le Gouvernement font tout pour quiconque 
veut jouir d'un beau. ciel & de ha liberté. La plu- 
part refoulent vers les Capitales dévorantes, Lon- 
dres, Paris, où l’'indufirie entafle les humains de 
‘tautes les Nations. : 

Dans ce pays défolé par tant d'émigrations, la 
Société ne conferve plus l'équilibre , la. fource de 
tous fes biens. Lorfqu'elle éprouve des vuides dans 
certaines parties, c’eft toujours aux dépens de l’en- 
femble. On dira, ces inconvéniens wattaquent pas 
la -claffe du peuple, ni même celle des Artifans. Le 
Peuple n’eft pas aéteur, mais ä eft victime. Son in- 
térét exige l'accroiffement perpétuel de l'indufirie. 
Plus elle agira, moins le fol payera : fon intérét 
veut l’aceroiffement de la population ; car plus'ily 
.a de bras pour porter un fardeau, plus il eft lé- 
ger. L’accroiffement des lumières fera que le tra- 
vail fera plus facile, la répartition des. charges plus 
équitable , les guerres plus rares, | 

Ce que nous appellons Ha profpérité. des empires 
g’eft autre. chofe ‘que le meïlleur état poflible de la 
fociété. Cette harmonie que nous admirons dans les 
corps céleftes, eette fige diftribution dans les dons 
dé la nature, le bel ordre dans lequel ils fe fuccè- 
dent , eft le grand modele que l’intelligence-fuprême. 
a donné aux humains. Tout ce qui s'éloigne de 
cette marche noble & fûre, tend à læ deftrnétion. 
Or, que peut-il réfulter de ce mélange d'êtres in- 
corporcls & d’êtres humains d'une légiflation qui 
anéantit l'expérience , les dogmesreligieux & les prin- 
cipes de la raifon ? | ot 

Ces maux s'accompliffent infenfiblement ; les uns: 
les prévoient fans S'en ‘embarrafler , les autres. s’en 
occupent fans pouvoir les prévenir. Ceux, dont ils 


/ D: + 


| ( 54 
font l'ouvrage , les confomment avec d’autant plus 
d'opiniâtreté, qu'ils en moiflonnent tous les Foupa- 
bles fruits. ti 


CHAPITRE XI 


Quels feroient'les moyens de détruire la Seëe des 
Îlluminés. 


LE tableau des malheurs devient plus noir encore 
Jorfqu'on n'entrevoit pas dans l'avenir le terme où 
‘Îls difparoitront. Il feroit effentiel d'en anéantir la 
trace dès leur otigine; mais comme dans l’origine 
tout eft zèle, comme tous les efprits font pleins 
de feu, les efforts de la raifon échouent contre la 
. Chaleur de l’enthoufiafme. Autre difficulté : les fectes 
qui ont divifé le monde, répandoient publiquement 
Jeur doctrine ; on connoiffôit leurs organes , on com- 
_battoit des adverfaires qui defcendoient dans l’arêne. 
Ici perfonne n'ofe fe montrer, les erreurs ne font 
-pas dépofées dans un livre avoué , les réveries de 
Swedemborg ,.les obfcurités myftiques & calculées 
. des erreurs de la nature, font des émanations de la 
: Sette des Illuminés, mais n’en forment pas les codes , 
‘les principes, de forte qu’on paroiït aux yeux de 
là multitude çombattre des chimères, femer des 
illufions, fé nourrir de craintes exagérées. On pour- 
roit bien fe juftifier aux yeux des Nations trap incré- 
dules ; mais alors on révéleroit des crimes fecrets, 
qui feroient une calumnie fans preuves , ou on fou- 
leveroit les Peuples , fi on les adminiftroit. Peu de 
perfonnes pnt le courage de publier ce qu’elles ont 
furpris dans ces ténébreufes iniquités. Tôt ou tard 
les Illuminés égorgent leurs victimes ;  malheureu- 
fement plus d'un Chef de Nation eft imbu de ces 
principes. funeftes : & depuis que les Rois ont ms 
"au rang des crimes de lèze-majefté la franchie avec 


(55 | 
laquelle on leur parle de leurs erreurs, on eft réputé 
féditieux , febelle, criminel, fi on leur découvre la 
profondeur de l'abyme où la féduétion les entraîne. 

nfin , comme cette Sette embraffe toutes les er- 
reurs poilibles nées & à naître, il faudroit réfuter, 
expliquer, eommenter tout ce qui s'écrit de telatit 
aux opinions nouvelles ; car nous vivons à une époque 
où pul Écrivain quelconque ne peut fe flatter de 
faire lire de volumineux ouvrages fur cette matière 
fi trifte, fi fatiguante , fi péniblement abfurde. D'’ail- 
leurs, on réfute des chofes, des axiomes, de faux 
raifonnemens , mais non des mots , des fuppolitions, 
des fyftêmes vagues; peut-être même ce combat laif- 
feroit-il foupconner une efpèce de parité entre les 
partis; & les Illuminés, déjà hypocrites par eflence, 
fe donneroïent pour des objets de perfécution. 

Malgré les obftacles qui {emblent favorifer la Seéte 
perfide , il ne faut pas moins chercher les moyens 
de la détruire. Le premier qui fe préfente feroit une 
ligue entre tous les hommes qui exercent leurs plumes 
fur des matières philofophiques. Elle äuroit pour but 
d'apprendre à la Société entière ce qui fe machine 
contre elle. Rien de douteux, rien d’exagéré ; point 
d'inveétives, point d'injures, mais une expolition 
claire, un récit fidèle, donnant pour certain ce que 
l'on aura vu, pour vrai ce qui aura été certifié 
par des hommes dignes de foi, pour vraifemblable 


- ‘ce qui fera né d’un amas de conjettures appuyées 


de quelques faits; n'avoir égard ni au rang, ni à 

la fortune, ni aux fervices paflés, ni aux fuites. 
De mêmé qu'ily a une coalition pour dérober tous 

les fecrets, de même qu'il y a une armée d'Efpions 


- répandus fur le globe , ik y aura une affociation pour di- 


ë 


L 


vulguer les myitères & pour détourner les maux dont 
les Peuples font menacés. Les principes des Illuminés 
font fi importans, ils contriftent tellement la nature, 


ils bleffent 4 cruellement l'honneur, qu'il fuffit de les 


faire connoitre.pour les décréditer ; les expofer , c’eft 


Jés-avilir. Auffi la plupart des‘adeptes font dupes ; & fi 
l'on excepte un certain nombre de fcélérats confom- 


", s  " D 4 : à : 
6 - LR * = à è ® 


(56) . | 
més, que les gibets & les bûchers revendiquent, Îles 
autres ne le font que pafce qu'ils fe croyent des mar- 
tyrs, ou appelés à jouer un rôle extraordinaire; & 
fur-fout parce qu’ils marchent à la lueur des flambeaux 
des Iluminés au Temple de la Fortune. 

11 faut fur-tout attacher un œil obfervateur fur le 
pays qui fera réputé le berceau de la Seéte, où du 
moins fon principal théätre. S'il en exiftoit un, par 
exemple, où tout ce qui eft place de confiance ne fût 
donné qu'à des Seétaires, où tout homme devint nul ou 
profcrit dès qu’il n'adopteroit pas le nouveau dogme, 
où les enfans dela Patrie fe verroïent à chaque inftant 
fupplantés par des Ufurpateurs dont le mérite unique 
eft une apparente ou une aveugle crédulité. Si l’âge , 
l'expérience, les plus importans fervices, la fidélité 
éprouvée , le talent le plus univerfellement reconnu, 
s'anéantifloient devant un intrus tiré d’une loge. Si, 
dis:je , il exiftoit un pays tel que celui que vient de 
repréfenter une imagination -en délire, ce feroit celui 
auquel il faudroit appliquer fes pinceaux , dans lef- 
poir que les images réfléchiroient au loin le jour de la 
vérité. On a crié contre le régime de la Compagnie de : 
Jéfüus ; elle a été fupprimée. On s’eft élevé contre l'a- 
bus du Monachifme, les couvens ont été diminués. 
_ On a plaidé la caufe des Proteftans, ils ont été ré- 
tablis dans les droits de Citoyens. On demande la 
_profcription des lettres de cachet, l'autorité ne tar- 
dera pas à en. faire le facrifice. On a pris en main la 
_caufe de l'humanité dans la perfonne des Nègres , nos 
néveüx verront tomber leurs chaînes. Il n’eft pas d’a- 
bus capables de réfifter à la force, à la raïifon , à l’éto- 
quence combinées. Voyez les Agioteurs honnis & dif- 
pertés, voyez les moñopoles détruits, voyez les Tur- 
caret & les Mondor -bannis du Syftême Financier ; 
& puis ofez vous défier de vos forces, vous à qui le 
ciel a remis le pouvoir de la raifon & l'empire de 
l’éloquence ! Mais loin de nous des ménagemens ti- 
mides, cette politeffe qui s’introduit dans nos écrits 
aux dépends de la vérité. On doit des égards à l'er- 
reur, lorfqu'élle n'eft pas volontaire, mais non à des 


| (57 ) 
confpirateurs. À-t'on accufé Démofthène d'avoir man- 
qué d’urbanité envers Philippe ? Cicéron pour Catili- 
na? Et Philippe cependant n'avoit fait que ce que 
font les Conquérans. "Il avoit détruit Olynthe ; ïl 
ayoit gagné les villes voifines par fes largefies , c'eft 
ce ge nous avons vu & ce que nous venons de voir 
en Hollande. Sa politique fut cruelle, & fes moyens bar- 
bares {Note XIT) Les Athéniens élevèrent une ftatue 
à Démofthène pour avoir montré le rare courage qui 
brife les volontés des tyrans. Nous rendons éncore 
hommage à la vertu de Cicéron, pour avoir décou- 
vert la confpiration de Catilina, prêt à rougir fes 
mains du fang de fes concitayens ; on lui en fait 
d'autant plus honneur, que Céfar favorifoit fecrette- 
ment ce complot. Ÿ a-t'il moins de gloire aujourd’hui 
- à démafquer des perfidies cent fois plus dangereufes 
que_celle de Catilina, & protégées par plus d’un Céfar. 

La Gloire un jour ouvrira {on temple à quiconque 
aura eu le bonheur d’étouffer la Seéte dans fon ber- 
ceau. Il ne faut ni armées, ni verfer le fang , ni perté- 
cutions fourdes; il fuffit de publier ce que l'on s'ef- 
force de tenir fous le voile épais des fecrets les plus 
importans. | | 

l s'agit de revêtir de tous les caraétères de la véri- 
té un fait effentiel, de le mettre fous les yeux de la 
multitude intéreffée à le vérifier & de lui dire. 


Accipe nunc Danaum infdias & criminé ab uno 
Difce OMNES,. . … | 
Virc.-Eneid. | IE. | 


Do DD pc DE RE 
CHAPITRE XIL 

Ce que l’on a penfé des Iluminés , & ce que l'on 
en penfe aujourd'hui. | 


| U: des moyens le plus digne de l’efprit humäïin fe- 
roit de fe reporter dans les fiècles écoulés, & de fe 


_. (58) 

convaincre par le témoïipnape augufte de l'hiftoire, 
que ce qui occupe aujourd'hui avec tant de fuccès 
ls vilionnaires, a dejà paru dans la doétrine de 
kurs prédéceffeurs. Après s'être convaincu de cette 
“vérité , jl feroit jufte d'examiner comment ils ont 
fini, & la répuration qu'ils ont laiflée après eux. 
‘Ceux qui les imitent, ou qui les furpañlent, li- 
roïent , dans ce qui s’eft pañlé, les decrets de la pofté- 
ré, ce que déjà penfent leurs contemporains. Si la 
haine des nations pourfuit depuis dix-fept fiècles 
les ombres des Néron, des Tibère, des Domitien ; 
fi le ridicule accompagne encore les noms du diacre 
Paris, de Gaffener , ec Schroepfer , ils pourfuivront 
avec le même acharnement leurs fucceffeurs. 

Agapie, vers la fin du quatrième fiècle, forma une 
fociété dont un des dogmes étoit qu’il n'y avoit rien 
_d'impur pour des confciences pures, qu'il valoit mieux 
jurer & fe parjurer que de découvrir les myftères de 
leur fociété. On nous raconte aujourd’hui que le corps 
n’eft rien qu’une chétive enveloppe, qu'il peut faire 
tout ce qui lui plaît, fans que l'ame prenne part à 
toutes fes fottifés, Agapie mourut folle, & la feëte 
" eft anéantie. | 

Gabriéli, Prélat Romain, fe laiffa féduiré par les 
fortilèges d’un Doëéteur myftique nommé Oliva. Ils 
renoient des affemblées noéturnes, dans lefquelles 
ils ottroient au Démon du fang humain. Dans les 
myftères modernes nous avons vu qu'on le fait boire, 
& que fi le Démon n’eft pas lidole du temple, du 
‘imoins fe fait:il repréfenter par de grands fantômes 
noirs. Le Pape Alexandre VIII déclara Gabriéli & 
Okva incapables de pofléder des bénéfices, & les fit 
enfermer dans un Château. 

‘Le Comte de Saint-Germain, fj hautement pro- 
tégé , a-t-il fait autre chofe que d'imiter Guillaume 
_ Poftel, dont la manie étoit de fe faire plus vieux 
qu'il n'étoit. Pour en impofer à ceux- qui l'avoient 
connu , il fe fardoit, fe noircifloit les cheveux, & 
s'appelait en conféquence Poflellus refliumus. Comme 
{cs tucceffcurs, il afiuroit que l’Ange Refiel lui avoit 


(59 

révélé des fecrets divins. AA difent aujourd'hui les 
Fiographes les plus modérés. » Il eût fair beaucou 
” d'honneur aux lettres, fi à force de lire les Rabbins 
# & de contempler les aftres il n’avoit pas perdu 
p la tête. » . ; , 

Jean Ruremonde ne fut que le précurfeur d'Emma- 
nuel Swedemborg, infpiré de Dieu, comme lui, pour 
rétablir la pure doétrine, prêéchant que dans peu le 
royaume de la nouvelle Jérufalem feroit fondé. L'A- 
pôtre Suédois ne limite pas dans fes autres folies, 
parce qu'il vivoit à une époque où l'on ne fat pas 
impunémént une diftributian qe de tous les biens, 
| quoiqu'on ait reçu l'épée de Gédéon. Mais le fond 

e la doëtrige conduifoit aux mêmes conféquences. 
Rüremonde fut brûlé. L 

Cardan réveilla, dans les derniers fiècles , la phi- 
lofophie fecrette de la Cabale & des Cabaliftes. Dès- 
lors elle peuploit notre globe d’efprits invifibles, aux- 
quels on pouvoit reflembler en fe purifiant. On nous 
dit aujourd’hui quil y a des êtres intermédiaires en- 
tre nous & la divinité, & que les mauvais Efprits 
font les agens fecrets de tous les maux qui notis 
tourmentent. Sous quelle forme les hiftariens nous 
ontils tranfmis ce prototypg des folies modernes? 
Lé voici : » Il avoit la démarche & les propos d’un 
n infenfé, & il fignala fa folie , autant que fon fa- 
# voir, dans la Médecine & dans les Mathéma- 
# tiques. 

Gabrino crée des Chevaliers de l’Appcalipfe. It fe 
fait appeller le Prince du nombre fepténaire. Les ar- 
mes de fa fecte font un fabre & une étoile flamboyante. 
Plulieurs de ces Chevaliers étoient de fimples arti- 
fans qui travailloient toujours l’épée au côté. Quoi- 
que très-dangereux, ils étopient très-charitables. T'out 
ce qu'a fait Gabrino , qui fe nommoit ainfi le Monar- 

que de la Sainte-Trinité , fe pratique encore fidelle- 
ment de nos jours, & même avec plus de fanatifine. 
Le digne Chef fe trouvant dans lEglife le jour des 
R ameaux de l’année 1694, pendant qu’on chantoit 
l’antienne , Qui ef ce Roi de gloire, courut, l'épée à 


| ( 60 ) | 
la main, au milieu des Eccléfafiques, & s'écrie 
que c'étoit lui. Il mourut cinq ans après aux Peti- 
tes-Maifons. On arrêta une trentaine de fes difci- 
ples ; le refte fe difperfa. 

Le Médecin Pierre Apono , qui devoit fes cou- 
noiffances myftiques à fept lutins tenant leurs féan- 
ces académiques dans une bouteille, par une magie 
dont le fecret s'eft perdu , faifoit revenir le foir l’ar- 
gent qu’il avoit perdu le matin. Cet heureux fou trouva 
un Duc d'Urbin qui plaça fa ftatue parmi celles des 
hommesilluftres. Le Sénat de Padoue la fit élever 
à côté de celle de Tite-Live. Ne voyons-nous pas tous 
les jours fes fucceffeurs trouver des protecteurs aufli 
fanatiques ? S'ils n’obtiennent pas des ftatues, au 
moins ont-ils des médailles, & ils n’ont pas même befoin 
de faire revenir le foir l'argent qu'ils prodiguent 
pendant le Jour. 

Lifez l'hiftoire de Valentin Greatrik, Irlandois, 
qui vivoit en 1665. » C'étoit un homme d’une affez 
>» bonne maiïifon, qui avoit été Lieutenant d’une 
- » Compagnie pendant la guerre d'Irlande, & qui 
» avoit enfuite exercé quelqués charges dans Île 
» Comté de Corck. Il avoit une grande apparence 
» de fimplicité dans fes mœurs. Il femblait avoir 
» le don de guérir. ... Cet Impoñteur, moitié Pro- 
» phète, moitié Médecin , attribuoit toutes les ma- 
 ladies aux Efprits ; toutes les infirmités étoient 
>» pour lui/des poffeflions démoniaques...: Le Koi 
» lui fit ordonner de fe rendre à Whitehall, où la 
4 Cour ne fut pas trop perfuadée de fon don des 
>» miracles... 11 ne put perfuader les Philofophes, 
, on écrivit contre lui avec ferce : maïs il eut aufli 
» fes défenfeurs. Il publia une lettre dans faquelle 
» il fait une hiftoire abrégée de fa vie. ,, Son crédit 
diminua à mefvre qu’on lè connut. Bientôt fans 
‘ adeptes, fans fecours & fans eftime , il fut obligé 
de difparoître. | | 

Qu'on joigne à ces exemples lavanture tragique 
de mademoïlelle de la Palus, Initiée par le Curé 
 Gaufredi..…... Sans doute c’éft affreux de brûler un 


61 

Æau; mais voilà les ets) de cette feéte.......1le 
projet ridicule du Bibliothécaire de Richelieu, Jacques 
Gaffaret, voulant donner l’hiftoire du monde fou- 
terrain, c'efl-à-dire, des Efprits habitans l'enfer & 
les limbes.... linfortuné Martin Gonzalves ; brûlé 

ar lInquitiion , pour lui apprendre à fe dire l'Ange 

ichel. "© 

O déteftables erreurs! à folie de l'efprit humain 
Ces exemples viendroient vous attefter, fi cette 
nomenclature ne devenoit à la fin monotone'& fafti- 
dieufe, Grands hommes du jour! Vantez-vous de 
votre origine, glorifiez-vous de vos fondateurs & de 
vos modèles. Etrange aveuglement ! nous n’ofons 
dénoncer, profcrire, anathématifer les mêmes fean- 
daleufes turpitudes que les fiècles paflés ont couvert 
d’ignominie. Nous fommes avertis par l'hifioire , fou- 
tenus ,par le confeil des gens fen{és, nous fommes 
guidés par l'expérience , £ nous ne favons pas ab- 
battre les idoles modernes, ou le.faire expiter fous 
les fouets du ridicule. 


Commitant eaders diverfo crimina fato 
Ille crucem fceleris pretiurh tulit, hic diadema, 


On diroit peut-être que parce que des infenfés 
ont abufé de la doétrine , il n’en faut pas conclure 
contre elle , & que la chymie , la poélie, ont fait 
perdre la tête. à bien des gens. Pour répondre à 
cette objection, il fuffit d'expofer ce que dans tous 
les temps on a penfé des fciences occultes. On peut 
remonter jufqu'aux myftères de Cérès, qui préfen- . 
tent plufñeurs points de rapprochement avec les Il- 
luminés. Dans les deux aflociations il y a des fni- 
tiés., des fecrets , des affemblées noturnes , des fer- 
mens, & on peut appliquer à toutes deux ce vers 
de Lucrèce : — 


Claudicat ingenium , delirat linguaque, menfque. 


Comme {Note XIII) de nos jours les hommes 
les plus vertueux étoient profcrits. s'ils n’avoiént pas 


\ 


y. LU u 63 ÿ | 
‘Eté Initiés ; tel fut Égainordas ; un des plus grands 
He.os de la Grèce. Comme de nos jours jes Hié- 
rophantes vendoient à des hommes crédules la puif- 
fance d'un monde qui n'étoit pas à eux : | 
. Voyons ce qu'on penfoit en Grècé des Initiés. 
Depuis leur établiffemenñt, & le mépris pour les fer- 
# mens & leS contrats les plus facrés fut toujours 
“ en. augmentänt ; au point que Polibe avoue {ans 
« détour qu'il n’ÿ avoit plus dans la Grèce l’om- 
# bre de là bonne foi. On y voyoit des malheureux 
# fe parjurer cent fois en un Jour, fous prétexte 
“ que le ciel leur avoit été alfuré far les Hiéro- 
“ phantes..….Il eft abfürde , leur difoit-on, de célé- 
#« brer pendänt la huit des myftèrés qui feroient en- 
# core fort dangereux quand on les célébreroit en 
« plein jour. Îl eft: abiurde d'exiger le filencé le 
# plus abfolu touchänt une Doétrine qüi.ne fau- 
“ roit être trop publique, fi elle eft vraie; & fi elle 
w n'eft pas vraie, vous êtes les plus coupables 
» des mortels en la prêchant. # . La 
N'eft-ce pas ce qu'on pourroit dite aux Jllumi- 
nés? » I fallboit bien , ajoutoit-on , protéger par 
une grande forte des chofes fi foibles d’elles-mêmes , 
@&' Qui n'aurôlent -pu fe foutenir S'il eût été permis 
de les ‘difcüter felon les règles ordinaires & les no: 
tions communes ; maïs cotniné ‘il ‘étroit défendu aux 
Initiés, fous péine de mort, {ainfi-que-de nos jours 
de patler des myftères ) ceux qui avoient été tiéti- 
mes des Hiérophäntés , 'n’ofoient s'en pländré ; ni 
- arrêtér ceux qui alloient être entraînés dans le mé. 
me àbyme; &C'éft par des moyens li extraordinai- 
resque la fuperftition conferva fi long-temps {6n éaer- 
Bie, & perpétua fi long-temps fon empire ( 1 ). 
Dans tous les-temps ,-daäns tüus'les pays. les Ma- 
giciens, Devins. Sorciérs , Alchyiiftes, Vilionnai- 
es , Etres quelconques commerçant avec le diable 


. {1} Recherches Philofophiques fur les Grecs, tome IL, partie Il], 
| / 


page 217 & fluvantes, 


ont été réputés malfaifans, fous, frippons , dupes :_ en 
parlant de‘ famblique, de Piotin , de Porphire, un 
auteur célèbre dit : c’eft de leurs cendres qu'on. a- 
vu naître au milieu du dix-huitième fiècle, « les 
» [lluminés, fes Myftiques ;les Phyiionomsites , les 
» Adeptes, tes Jongleurs , les Preftigiateurs ; &: 
» tout ée qu'on peut imaginer d'hommes. infames &: : 
ñn dängereux Chez un Peuple civilifé. Quelques con-: 
n trées de l'Europe paroïflent menacées de tomber. 
» non-feulement dans les. abfurdités. de ‘a theurgie, . 
# inais dans un état complet de démence & d'in-: 
» bécilité sé ti ours ie ee 
: C'eft de Ja bouche même des Seûtaïres, que ie 
Voudrois “entendre ee qu'is penfent les eris des au 
tres; tOUS s'égarent , nrais ce n’eft pas dans les mê- 
mes efreurs: Or, avec: quel actrarnement ne s’en- 
tre-détrubfèét-its pas? Écoutez les Viliohnäites cou 
Vrir de fidicutes fes .Magnétifeurs Spirituels, c’eft - 
a-dfre ceux qui font uf alliage fuperititieux de Fin- 
fluence 'itemédiate de Dieu '& d'une canule puremsng 
pyfique. Voyez les Ifluininés proprement dite 
proférire avec une fanatique audace , les -difcipies 
crédutes de Swedemborg. Avec quelle dureté lé, 
pieux Lavater eft-i traité par fes Antagoniltes ? Je 
ne parle pas des vrais. Phitofephes, qui ont dû, le 
confondre néceffairement avec tous ceux qui atten- 
tent à la rnifon, je ne, parle.que des Seltaires en- 
nemis de Teùr cfoyañce. Fous conifidèrent le mon- 
de entier comme leur domaine , dont leurs rivaux: 
font-kes ufurpäteurs. Tous fe croyent appelés à 
opérer une révolution ; tous la préparent: Tous 
réufliflent plus ou moins ; tous font replorgés dans. 
le néant Mais tant que dure le parokiime , la-terte’ 
fouftre, un'nouveau fléau Fa toarmente, le {ang coule, 
la nature gémit , ta Société fe déeampofe, & la ca+ 
lamité frappe tout cé qui‘exifte à <e: période. tr 

Telle’ eft l’hifloire de toutes les Seétes. Ainl finie 
ra celle des Jlluminés. Que de maux préviendroit 
celui qui Fétoutteroit aù berceau ; &*qui. juftibieroit 
un moment de violence par les loix que li impoié 


( 64 | 
le pañlé, dépofitaires infruétueux de toutes les 1e- 
çons falutaires. — | | 

. À quoi fervent donc notre littérature , nos hifto- 
riographes , nos Académies , fi ce n'eft pour con- 
ferver les reflouvenirs utiles. Nous nous louons: à 
plaïlir; vous vantons fans cefle nos progrès; nous 
élevons notre fiècle au-deflus des autres ; que figni- 
 fient ces vaines:apologies ? Nous redonnons les mé- 
mes fcènes que nos prédéceffleurs, & de plus ridi- 
cules encore. Je ne fais quel Ecrivain noûs a dit 
que les fottifes dés pères étoient perdues pour les 
enfans. Jamais cette vérité n’a été mieux fentie que 
. dans le moment préfent. A lire nos brochures mo- 

 dernes ,.à”.écouter les Docteurs du jour, ils fem- 
” blent parler de découvertes, tandis que ce ne font 
que de faftidieu{es répétitions. Un Profeffleur Alle- 
mand nous a prouvé même que le Magnétifme étoit 
renouvellé des Grecs. Je ne'prétends pas mettre 
cette branche curieufe de la Phyfique au rang des 
réveries des Illuminés; mais pronver feulemeut que 
ce que nous croyons le moins connu a déja -occupé 
ceux qui nous’ont précédé fur ce globe .: qui ne fait 

ue reproduire les mêmes: sdées dans des cerveaux 


différens. :. . 
CHAPITRE XIIL:- 
L Ce que Porn penfe des Fondateur de la Selle 


moderne... | 


Tours les aflociations, fous quelque nom qu’elles 
ayent exiftées, fe font.glorifiées de leurs Chefs. Les 
Ordres Religieux fe font vantés d’avoir. donné des 
Papes à l'Eglife & obtenu l’apethéofe de leurs Fon- 
dateurs. Les honneurs de.la canonifation n'entrai- 
nent pas le culte des hommes raifonnables ; mais 
du moins n'ont-ils jamais été prodigués à des hom- 

_ | Un . mes 


, _ (65 | Le 

mes immoraux, & Île fade de la Nation avoi: 
précédé les décrets de Rome. ee . 

" Dans la. feite des Illuminés, où tout -eft bizarre ;. 
les Chefs de la fete ont laiffé le nom le plus -équi- 
voque, pour ne pas dire tout-à-fait profcrit.  Arius, 
père d'une des erreurs'qui a régné dvec le plus 
_d’empire däns les premiers fiècles du Chriftianifme, 
& qui depuis eft dégénérée en Socianifme , Arius, 
dis-je , étoit doué d'une. grande éloquence , & ref- 
peétäble par l'auftéfité de-fes mœurs, Quelnel avoit 
un cœur » au-deffus de fa naïflarice & de fa fortu- 
. # ne, un talent fingulier, pour, écrire facilement ; 
» avec Onétion & élégance.» Il n’étoit pas éxtraor- 
dinaite de céder à la douce peffualion de Fénélon 
qui fe trompoit de fi bonne foi. Luther .avoit vre 
imagination forte, fecondée par lefprit, nourrie par l'étude. 
Calvin fe fit des partifäns par fon efprits.& fe les 
confetva par fon Zèle, fon aétivité & fon adrefle. 
Mais quels hommes que ceux dont je vais rappel- 
lcr pour la derniere fois la méprifable exiftence ! ou 
plutôt, pourquoi donner une efpèce, d’exiftence à 
des hommes qui auroiént plutôt mérité l'animad- 
verfion des loix, que de la confiance; avänturiers 
fans naiffance , fans éducation, fans efprit nätutel, fans 
talens acquis; fortis de la Île, etrans fous des noms 
fuppofés, n’âyant pour proteéteursque des imbécilles, 
pour adeptes que des fanatiques, pour foutiens que 
dés dupes. Quel bizarre & monftrueux affemblage 


de principes ! Se perdre dans les hautes régions de 
la {piritualité ; relever la condition Humaine, juf- 
qu'à la mettre en rapport avec ces puiflances dé- 
pouilléés de toute enveloppe matérielle, & lui 
donnef pout tout travail, toute récompenfe,. lé 
vil métier d'épurer, de tranfmuter les métaux; afo- 
cier, pour. ainh dire’, les dons’ de la Divinité, 
tels que la penfée ; la connoiffance des chofes cé- 
leftes , avec les préfens de la terre; comme fi; 
aux yeux du fimple aaturalifte, il y avoit. quelque 
différence entre les diamans & [a terre, entre l'or 
& le cuivre. | 

| | E 


+. 7 


29 


79 


_ 50 £° l'ufige. 


, ' 66 ) | ; 

Ce’ Saint-Germain, Ne avoir fcandalifé trente 
villes & dupé deux cents apprentis chimiftés, rén- 
contre un Grand, né libéral & fenfible : il fe réfout 
de terminer par lui le cours de fes jongleries. Voi- 
ci le difcours q’il lui tint: « Depuis près de qua: 
tre-vingt an$, (il en avoit alors foixante:dix- 
35 fept ) je cherche un Homme, un lfomme dent je 
»» puilfe faire un vale d’éleétion ,. & remplir de ta 
» Célefte rofée que j'ai ramafñlée dans la terre pro- 
;s imife. Îl doit ne rien favoir, & étre propre à 
tout. D'autres conñoiffances tiendroient dans fa 
3" mémoire la place de celles qué je dois y intro- 
» duire; & la lumière & les ténèbres ; le pur & 
 limpur; Dieu & l’homme ne s’alliéné pas enfenr- 
» ble. Je vous connois peu par moi-même, & 
> beaucoup par ceux que vons ne connoiffez pas, 
> mais que vous connoîtfez un. Jour. Le Ciel mit 
dans votre ame pure le$ germes de tôures les 
qualités; laïfflez-moi les développer ; deverfez Île 
» técipient célefte dans lequel découleront les vé-. 
rités furnaturelles. Vous êtes invité ; ou du moins 

vous le ferez, à gouverner des royäumes ; pré- 
tez vos foins & votre génie aux humains, mais 
donnez votre temps & votre étude au Maître Su- 
préme. À l'âge de vingt {ept ans ; vous vous trou- 
verez,; dans peu de mois , en avoir quatre-vingt- 
dix. J'aurai excité, travaillé, réalifé pour vous ; 
‘devenu un prodige pour le refte des humains, vous 
ne ferez rien aux yeux de Dieu, fi vous vous 
 cententez d’être la lumière d’une planète. Dépofitaîire 
des” plus étonnans fecrets', vous pourtez arrêter 
la marche des étoiles, & tienidrez dans vos mains 
» le deftin des empires; mais la fCience n'eft uü 
., tréfor qu'autatit que celui qui la donne en diri- 


3 


39 


39 


e Grand, étonné d’être un génie, enchanté de 
devenir un prodige, hors de lui en penfant qu'il 
alloit régenter l'Europe, baiffe les yeux, fe pro- 
fterne, & ne fe relève que pour aller faire prépa- 
rer un château digne du Thaumaturge. Quand il 


#ut bien établi, les préparations commencèrent, & 
4e grand jour fut fixé. Quels font les fecrets que 
l'on vit, éclore 2? L’art dé donner au cuivfe 
lus d'éclat & de duûilité’ la manière d’épurer 
des piefres fines, deux merveilles que trois Chimiftes 
Allemands ont enfeignés dans leurs favantes lecons. 
Que vit-dn entore ? Uñ purgatif que chaque Phar- 
macopole comipofe & vend au peuple { une foule 
de liqueuts, dont plus d'uti Diftilläteur avoit déjà 
payé le fecret en France & en Italie: D'ailleurs les 
étoiles roulèrent comme à l'ordinaire ; l’Europe n'é- 
prouva aucune tévolution, pas même une très-peti- 
te partie qui s'obftina à refufer la médecine politi- 
que qiwon lui préparoit. On vécut de promeffes pen- 
dant plufieurs années , rien he s’etfeétua ; on furprit: 
même le Dieu dans fes fonétions . tfès-humaines. 
Jamais les yeux ne fe défillèrent, & tout en en- 
terrant le Prophête, on crut à fon afcenfion mi- 
taculeufe. de Ê . 
Qu’étoit ce que ce Schropfer (Note XIV), le Die 
des Illuminés de nos jours ? Un Joueur de gobelets, 
dix fois moins adroit que Jonas & Pinetti. Clrarlatan 
puniffable, qui, pour furprendrè votre Confiance , 
Comnencoit par attaquer votre raïfon. Coimment un 
homme qui a fait boire du punch, met il pas démafqué? 
Et n'eft-il pas cent fois plus apparent qu’on eft plu- 
tôt fon complice que {à dupe ? 11 étoit fi facile de fe 
tonvaïncre que fes miracles étoient dus à l'électricité ; 
mais au lieu de ne voir en lui qu'un Précorfeur de 
Comus ; on s’acharna à y trouver un Réformateur 
infpiré. | _p 
| Qu'eft-ce que l'Ordre des Chevaliers & Frères Ini- 
tiés de l’Alie ({ Note XV }, dans lequel FHatfmonica à 
publiquement favorifé les fuperéheries, & où un ef- 
prit appelé Gablydone joe un des rôtes principaux. 
11 femble que l’on aie voulu imiter les derniers efforts 
du délire , & déshonorer rout-à-fait la raïon humaine. 
Parmi ceux qui ont époufé hautement les principes 
d’infitutions , partageant leurs loifirs entre des tours 
d'efcroc & des tours de Vilionnaires, y ati un feul 
A | 


( 68 ) | 
homme que les Sciences avouent , que les Univerft- 
tés reconnoiflent, dont l'Allemagne ait con'enti Ia 
réputation , dont les quvrages , marqués au fceau du 
génie & de la raifon brofonde , faflent admirer un 

rard Ecrivain ou plaindre un grand Homme égaré ? 

£ft-ce donc fur la foi d’efprits vulgaires , abjeëts par 
leur ignorance, ridicules par leurs prétentions, in- 
comus à tout ce qui penfe qu'il faudra adopter un 
nouvel ordre de chofes 2 Un fiècle fuffit à peine pour 
nous familiarifer avec les idées fublimes de Newton, 
pour tirer parti des découvertes de' Franklin, pour 
convertir la Chymie en un art utile, pour apprendre 
à penfer dans Bayle, dans Shafltbury , dans Locke, 
& nous deviendrons les Difciples de qui......? Sup- 
pléez, Leéteurs, & rapprochez les noms célèbres que 
je cite, des noms méprifables que je tais. Vous voyez, 
comme moi, dans quelle effrayante galerie je pour- 
rois vous Conduire. Peut-être devrois-je réunir en un 
lieu les portraits des Charlatans modernes , leur arra- 
cher le mafque ? Ce n’eft pas le courage qui me man. 
que; mais aux yeux des Leéteurs timides, Îles per- 
fonnalités affoibliroient ce que j'ai dit; & pour quel- 
ques viétimes qu'il feroit jufte d'immoler, il en eft 
qu’il faut encore plaindre & tâcher déclairer. 

Une feule réflexion produiroit cet heureux effet, 
fi: la réflexion n'étoit pas devenue la chofe la plus rare, 
parmi la plupart des hommes. Même parmi les Sec- 
taires , 1è nom d’Illuminé eft devenu üne injure. On 
veut bien être connu pour Hernhute, pour un Ana- 
baptifte, pour un Quaker, pour Juif même. Mais 
on veut voir des efprits & n'en être pas foupcon- 
né. Sûr cent Seftaires il n'en eft pas deux qui ofaf- 
{ent foutenir publiquement qu'ils ont vu des êtres im- 
matériels, comine ils l’affirment entr’eux. Il n’en eft 
pas un für mille qui voulût çaconter en public ce qu’il 
fait dans les féances notturnes. Or, qu'eft-ce qu’une 
Doîtrine dont on rougit ? qu’eft-ce qu’un culte qu'on 
défavoue. Enfin , je connois tel [luminé que la Société 
rejette de fon fein, auquel on refufe le plus petit em- 
ploi; qui s’eft attiré le mépris univerfel , & qui, dans 


( 69 ) 
l’adminiftration de l'Ordée, 2 revêtu de charges im- 
portantes, & l'auteur avoué d’une vafte correfpondan- 
ce. Comment foupe-t:on avec un homme que l'on n’o- 
feroit aborder à la promenade; le crime n’eft donc pas 
un fujet d'exclufon dans cette abominable confrérie ? 


ES 
CHAPITRE XIV. 


De Détat où fe trouvent les contrées réputées pro- 
CT rebtices de la Sete 


Le défir de connoître l’atôme de boue für lequel 
fous nous agitons, fait que nous promenons , fans 
ceffe , nos regards fur les Nations qui nous environ- 
nent; alliées ou ennemies, dans la fécurité de la paix, 
ou dans les horreurs de la guerre; dans une langueur 
léthargique , ou dans une attivité profpère. Ce mo- 
ment nous offre la France donnänt au monde le 
fpeétacle d’une révolution dont il faut bien connoître 
les motifs avant d’en juger les moyens ; l'Angleterre 
méditant quelques grands projets, invoquant, en 
fecret , bien moins la viétoire que la paix la Pologne 
femblant vouloir fecouer le joug de Foppreflion; 
la Hollande, où l’on voit la tranquillité de l’impuif- 
fance , maïs où l’on entend les fourds myrmures du 
défefpoir. Au milieu d'intérêts {1 étrangers au fujet 
‘que nous traitons , on féroit tenté de croire que le 
{yftême des Illuminés eft un point à peine vifible. 
‘Nos craintes paroiïffent des chimères, nos tableaux 
paffent pour des exagérations. Ah !-fi les incrédules 
_habitoient certaines contrées , ils verroient combien 
nos pinceaux, trop prudents peut-être, font foibles 
de couleur. _ os 
_ Oui, il eft des contrées où il exifte cent Cagloftro, 
élevés en grades , favorifés des dons de la fortune, 
… qui n'ont qu’à parler pour étre crus. On révèle leurs 
” coupablés iniquités ; l'impofture d’un ventriloque pen. 
ionné , la fumigation frauduleufe à travers defquelles 
us | "E3 


’ 


(70) 

es corps paroiffent des. ombres ; l'incroyable bétife 
d'un fexagénaire amoureux, certifiant à fa maitrefle 
intidèle, qu'un efprit lui révèle, par le tusau de la 
cheminée , l’hiftoire de fes nombreufes perfidies. On 
divulgue dans vingt livres divers l'horreur de leurs 
initiations , le crime de leurs fermehs, l'infamie de 
l'efpionnage. Les Journaux , les Gazettes font rem- 
plies des folies d'un Peuple égaré. Perfonne ne con- 
tredit ces affertions; les Curieux en font témoins , 
beaucoup en font les viétimes, les ames honnêtes 
en font déchirées. Eh bien! les auteurs de ces cata- 
mités défaftreufes jouiffent paifiblement de la con- 
. #ance de leurs Maiïtres, ou plutôt de leur autorité. 
. J1fe trouve des hommes afflez foibles, des plumes 
aflez vénales, des leéteurs aflez bêtes, pour prendre 
Jeur défenfe. : nn. | 
Sans doute ilsne porteront pas le fer & le feu : 
dans les Royaumes. Nous ne fommes plus au teinps 
_des guerres civiles. D'ailleurs , ce ne font pas les 
_ guerres civiles qui détruifent les Empires : c’eft la 
confufion des bons & des. mauvais principes ; c’eft 
le défordre intérieur dans toutes les parties de l’Ad« 
.. miniftration; c’eft l’extinétion de tout fentiment pa- 
. friotique; c'eft l'infâme commerce du fang humain 
_ qui dépeuple le fol, qui importe fans enrichir les 
pays où les machines ftipendiées font tranfplantées; 
c’eft la ftagnation des chnnoiffances, des: arts, de 

tout ce qui cpmpofe la Société éclairée. | 
Il eft des contrées où le commerce , diftrihuteur 
. de toutes les puiffances , eft fufpendu dans fa marche 
. aétive. On affine l’indufirie nationale, on profcrit ce 
qu’il faut permettre , on tolère ce qu’il faut défendre, 
on a l'air de rendre la liberté, & on confomme la 
gêne. D'où viennent ces étranges méprifeg ? De li 
gnorance profonde des Chefs. On n'a pu choifir que 
parmi des êtres incapables, & pour avoir pris 
Jes. moins ineptes, on n'a pas eu des hommes in- 
. fruits. C’eft un poïnt fur lequel on ne peut trap pefer. 
Quels font les difciples de çette religion nouvelle ? 
Des hommes imbécilles, bayards ou intriguans. L'un 


(71) | 
écrit des lettres myftiques , ou du moins les figne; 
l'autre pérore & va toujours vantant les fecrets qu'il 
n'a pas ,ou dérobant ceux dont il abufe: celui-ci, 
toujours en l'air, vole de Cours en Cours, épie, 
catéchife, & fcelle fa miflion divine, par des pro- 
mefles qui tiennent lieu de miracles ; celui-là fait 
de fon pays le rendez-vous de tous les fous de l’'Eu- 
rope, qüi encore paroiflent fages à côté de Jui. Paufeas, 
“ous un air benin , avec des cheveux plats, le regard 
hypocrite, un ton mielleux, fes poches pleines de 
topiques contre la goutte, infulre aux Philofophes, 
met un père de famiile incrédule à la mendicité , col- 
porte des libelles myftiques, & tâche de convertir. 
Les fermons des Prétres en difcours féditieux. Mézarion 
fe promet bien d’étonner l'Europe par une révolution 
complette , & fe familiarife tous les jours. avec les ef- 
. prits divins qui doivent un jour fe rendre fes coopé- 
rateurs. Quels font les dignes inftrumens qui font. 
agir les féréniflimes machines? Des frippons cha- 
marrés de rubans, des officiers qui vendent des fil- 
les, des chanoines qui jouent la comédie, de: mu- 
ficiens l'ttérateurs , des financiers qui fingent le dé- 
fintérefflement, des prédicateurs energumènes, des 
théologiens tour-à-tour athées & déiftes, un hif- 
trion philofophe , un abbé impur , paffant le jour au 
banquet & la nuit chez Neffaline. Voilà les grands 
homines du jour, les précepteurs des nations , les lu- 


miéres du gpuvel Evan: ie. 
". . Ciel! à quels plats Fyrans as-tu livré le monde? 


Quel choix faire parmi cet amas dégoëtant de vi- 
ces, de foïbleffe, d'imbécillité? Auffi, dans tous les 
genres, les contréès font f'appées de ftérilité! À peine 
£ompte-t-on quelques ames énergiques, & telles que 
ces plantes qui croiffent fur. un fol étranger , on voit 
qu'elles étoient nées pour des jets vigoureux , maïs 
chaque année elles dégénèrent. Les extrémités font 
telles que la calamité eft à fon dernier période, puif- 
que l'on rougit de fa Patrie. Ah! pourquoi en rou- 

| : E 4 


__  . (272 | 
it-on ? Parce qu'on dde tous les degrés de fa de- 
cadence. Souffrir eft beaucoup, mais décheoireft tout. 
L’homine habitué à fe glorifier de fon pays, éprouve 
ün chagrin profond quand il voit une dégradation 
précoce , & l'ouvrage d'un fiècle renverfé en un jour. 
es maux ne font pas confommés , fans donte , dans 
un fi court efpace , & cela même eft un mal. Dès que 
la machine eft ébranlte, of eft certain'de {a chôte, & 
l’on à Ja doulcur dé voir chaque jour fe détacher une 

artie de l'édifice." " "" """ 
‘Si tous les malheurs font déjà fi fenfbles, à une 
époque où la fééte ne fait que de fe montrer avec fuc- 
- cès, qué. fera-ce quänd le temps aura famiiarifé les 
hommes avec les’ abfurdités ? Car tel eft l'efprit hu- 
main y le'ternps l’accoutume aux objets les plus bi- 
" Zzarrés. Les myftères fe célèbrent aujourd’hui dans 
des lieux retirés & prefque inconnus ; dans vingt ans 
ils fe célebreront dans des temples. Pour quiconque 
obferve ; lé changement eft rapide. Nous voyons au- 
jourd’hui dés hommes parvenir, qui s'étoient volon- 
tairement plongés dans une utile obfcurité ; des pané- 
gyiiftes effrontés , s'attacher au char de ceux qui 
s'eftimoient heureux quand ils obtenoïiert de l’indul- 
gence ; des militaires , jufqu'ici placés ay temple de 
fa gloire aller brûüter .leurs lauriers.aux pieds dé 
gens qui les careffént pour les avilir, ne pouvant fe 
déguifer qué leurs louanges entachént quiconque les 
accueille. Noûüs voyons encore des hommes qui, 
dans les commencemens d’une époque nouvelle’, fe 
déclaroient pénéréufement pour le parti de la vérité, 


le déferter peu à peu, trouver poilible ce qui leur. 


avoit paru abfürde', fe lier , fous prétexte de fe faire 
inftruire, devenir un apôtre zélé, en croyant n'être 
Qu'un défénfeur équitable.! * "7 + 
se , n° sv N L , . 


Cd 


Î 


( 73) 


CHAPITRE XV. 
Moyens divers daffoibhr le crédit dé la S ee. 


Csr vous que la terre implore , vous, dépofñitai- 
res. des fciences & du génie / Loin de vous les mé: 
nagemens calculés fur les orages de l'avenir. Ce 
n’eft ni par des vérités générales , ni par des allu- 
Bons dont l'amour propre détourné le fens, ni par 
des allégories au deffus de la fagacité du vulgaire 
des lecteurs, qu'il faut.combattre un fléau mena- 
çant les Rois, les nations , la fociété;s c’eft en 
démafquant les feétaires, t’eft en les dénonçant. 
Que cette guerre -exigera pcu de courage, fi 
_ les gens de’ lettres réféchiffient que les Rois ont 
. bien plus befoin de leurs lumières créatrices , qu'eux . 
n’ont hefoin de leurs chétives penfians. Que feroit un 
pays.fans Jurifconfultes’, fans Prétres , fans Méde- 
Cins , fans Ingénieuts , fans Architectes , fans Arith: 
méticiens , fans Artiftes, fans Gardiens de l'Hiftoi- 
re. Le Peuple immenfe que les fciences forment, 
poliffent, exifterait {ans Roïs ; mais les Rois n’exif- 
teroieht pas fans lui, ou ils régneroient fur des bru- 
tes, fur dés champs agreftés; für la terre de feu. 
Que l’homme honnête , ‘fincère & vraiment ‘inftruit 
apprenne donc ‘à s'eftimer, non pour felivrer àun . 
fol orgueil, qui obfcurciroit fes talens & affoibliroit 
fes moyens ; mais pour nourrir ce courage de l'ame, 
qui eft la première des vertus, ou plutôt le foÿer 
où toutes s'épurent &f fe renforcent. : 


PREMIER MOYEN. 
. Ecrits des Gens de Lettres. | 


Quels moyens employera.t'il ? D'abord il faut mal-. 
heureufemient employer la génération préfente : les 


( 74) 

foins doivent fe porter fur cellé qui Ja füit. C'eft ea 
faifant adorer & refpeëtèr la vérité, c’eft en repré 
fentant la Religion fous les traits de la Sageffe , c’eft 
en fübftituant l’art de-raifonner jufte aux puéril tés deg 
premières écoles, aux fiétions poétiques , & aux figures 
de l'éloquencé trop prifées. C’eft en faifant des hommes, 
_& non des Rhéteurs, des Jurifconfultes, des Na- 
turalifies, que l’efprit prendra une forme rebelle aux 
erreurs qui s’en emparent gvec tant de facilité. 


SECOND MOYEN. 
Infpirer le goût de la leure. 


. Pourquoi les abfurdités les plus révoltantes trou- 
vent-elles un fi facile accès ? C’eft , il faut l'avouer, 
païce que perfonne ne lit. Je fouftrais tout-à-fait les 
peuples femés dans les campagnes; & j'ofe avouer 
qu'il n’y a pas dix. perfonnes fur. mille qui cultivent 
leur efprit. Îl n'y en a pas cinq qui foient éclairées, 
il n’y en a pas un fur mille qui foit profondément 
ioftruit (Note XVI). Ce calcul effrayant n'eft mal-. 
heureufement que trop jufte. La premiere caufe de 
cette. indifférence pour la leéture, c’eft qu'il y a 
trop peu d'avantäge à dévouer la jeunefle à l'étude. 
Les places qui rapportent vulgairément de l'honneur , 
font auffi les plus lucratives , & prefque toutes ré- 
fervées pour l'ignorance titrée. La feconde caufe , 
c'eft que rien n'eft plus rare que des Profeffeurs ” 
qui fachent communiquer leurs lumières. Le talent 


. : d'enfeigner eft le dernier période de la clarté ce l'ef-: 


prit. Peu de. Maîtres conuoiffent Part difficile d'é- 
veiller Je delir de favoir. Dans les éducations privées , 
des Précepteurs font pédans ou ils ne font rien. Et 
de toutes les conditions de la vie, peut-être n’en 
eftil pas une où il: foit aufhi rare de trouver un 
homme au niveau de fa place. | 


(75) 
TROISIEME MOYEN 
Nouvelle Éducæion, | 


Une éducation foignée conduiroità yn remède bien 
efficace. C'eft un voyage fagement dirigé , pour ceux 
à qui la fortune le permet, & il en eft.à qui leur 

ofition }’ordonne. Les idées s’aggrandiflent dans 
les efpaces qu'on parcourt. On apprend en Angle- 
terre à rougir de la crédulité; & quoique cette Îfle 
célèbre renferme des efpèces de Seétes, toutes aufli . 
humiliantes pour la raifon que le Janfénifime, les 
Moraves, les Hernhutes, du moins tient-elle les 
Saint-Germain, les Caglioftro à une grande diftan- 
ce. Elle renferme au befoin, les Gordons. Dans d'au- 
tres pays l'application au commerce, en Suiffe l’a- 
griculture, le plaifjr en France, les beaux arts en 
talie, l’hiftoire naturelle dans quelques contrées 
de l'Allemagne, le fanatifime de la liberté en Arné- 
rique; diftraifent de ces penfées fombres & fanati-. 
ques, qui exercent leur empire avec-frop de fuc- 


cès dans quelques parties du Nord. 
: QUATRIEME MOYEN 
Réforme dans l'Ordre des Francs-Maçons. 


Je ne balanceraï pas à préfenter pour remède une 
grande réforme dans la Maçonnerie. Mais cet ar- 
ticle délicat eft fufceptible d’une explication bien 
détaillée ; & je prie le Leéteur de pefer fcrupuleu- 
fement mes paroles. 

L'Ordre des Francs-Maçons peut être moins an- 
cien qu'on ne croit (Note XVII), mais répandu 
fur toute la terre ,a pour objet la charité, l'égalité 
_des conditions, & la parfaite harmonie. L’Angles 

terre eff fon berceau , quoique Les obfervations de 


| C76) 

l'Hiftorien d’Alface ayent Cependant répandu quel- 
ques ‘doutes. Leur régime a été tour à. tour pâté. 
épuré, réformé, perleftionné. L'Anglois. plus con- 
ftant obéit aux. mêmes loix depuis des fiècles ; le 
François, toujours avide de’plaïir ,-mêle un peu de 
gaité aux chofes les plus faintes. Le Grermain, 
‘plus folide, a voulu porter l'inftitution à un degré 
. plus fublime. Les affemblées ont un but eftimable. 
n feul individu plein de zèle eft. fouvent réduit 

à des vœux ftériles; car que peut un feut homme 
contre le malheur général? Mais le grand nombre 
qui contribue à telle & telle opération peut beau- 
coup; & c'eft au. point que deux Loges dans une 
ville en ont fait quelquefois difpäroître la mendicité. 
Après cette profeflion-de refpett bien fincère, je 
me permettrai d’obferver que des abus s’y font glif- 
és. Quelquefois il a fervi de prétexte” à la diflipa.. 
tion outrée, comme d'afyle au fanatifme, & plus 
fouvent prêté fon régime, fes temples, fes orateurs, 
à la feéte des illuminés, ainli que nous l'avons plus 
amplement établi. Il s'agiroit donc de conferver cet- 
te fociété bienfaïfante , & de prévénir les abus ( No- 
te XVIII), &' d'imiter plutôt l'Empereur qui la 
garde avec des modifications, que Naples qui la 
chafle avec ignominie. Ne feroit-il pas poflible de 
. dirigér'les Francs-Maäcons même contre les Illumi- 
nés, en démontrant que pendant qu'ils travaillent 
a conferver l'harmonie dans la fociété, ceux ci 
jetrént par-tout les fémences dé la difcorde, & pré- 
, parent la deftruétion des Francs-Maçons dans tout 
pays où la fucceflion des règnes aménera feulement 
üne fôis un fouverain philofophe (Note XIX )}, Si 
dans les beaux jours de Frédéric on eût mis fous 
fes yeux:-le tableau du mal, il eùt porté la coignée 
à la racine, & renverfé l'arbre, au lieu de couper 
les branches parafites. Les Francs-Macons remé- 
dieroient donc à de grands maux s'ils détruifoient , 
1°. lés chapitres, les affemblées inyftérieufes des 
«hauts grades; 2°. s'ils fupprimoient les contribu- 
tions extraordinaires, & fe bornoient aux modiques 


ue CZrD 

dépenfes de l'entretien £ûne Loge; 3°. files Lo- 
ges Ecofloifes obtenoiïent des Gouverneurs la fup- 
preflion des Loges Eccleétiques, Sinzendorffien- 
nes, réformées ; 4°. S'ils ne choiïffloient pour ora-: 
tæurs que des perfbnries Connuies pouir dvoir un peu 
de philofophie dans les principes, & de vraies lu- 
. imières, pour démafquer au befoin les vües-hypo- 
crites des Iiluminés. L'effet de cës moyens ne fe- 
ra ni tapide, ni complet; mdis il cdmihencera une 
révolution. Si les Francs-Macons ne peuvent exifter 
avec les moditications, je le dis à fegtet, alors il 
vaudroit mieux qu'ils n'exiftaflent pas. Le bien 
qu'ils font ne peut-être comparé au mal qu'ils oc- 

cafionnent. | Si 


CINQUIEME MOYEN. 
Le Ridicule. | 


j : 
C’eft au Théâtre qu'il faudroit confier: l'anéantif., 
fement de cette Seéte ténébreufe. Les Souverains- 
oroteéteurs ne pérmettroient pas fans doute qu’elle: 
ut jouée four les yeux: Mais il exifte. encore des 
contrées d'où les Jlluminés font profcrits. Si deux- 
ou trois Théâtres en faifoient juftice ; les plaifante- 
ries circuleroient, on feroit par-tout l'application des 
traits. heureux ; on citeroit le nouvel Ariftophane. 
Le ridicule entäche , la eonfidération baiffe , & bien- 
tôt l’on déferte un Parti devenu le fujet des far- 
calmes univerfels. Ce n’eft pas un paradoxe de dire: 
que l'Etat a befoin d'un Molière, peut-être plus que 
d’un Bourdaloue. Nous jouiffons tous les jours des 
bienfaits du premier, & nous ne voyons plus de 
trace de l’éloquence du fecond. Je n'inlifte pas für 
une Doëtrine dont il eft {i facile d’abufer & fi difficile 
de démontrer l'erreur. . 
Si jainais les hommes ont fourni un beau füjet à : 
la verve. comique ,.c’eft. dans la bizarre affociation . 
des Vilionnaires, La foibleffe de la crédulité., lé tra- 


\ 


en _. (68) LR 

. Yers des.efptits faux, ce que nous appelons bérife ; 
c'eft-à-dire l'impuiffance -de mettre deux chofes en- 
femble , les détours dè l'hyprocrifie, la mal adretfe 
des ménteuts; les frayeurs ridicules déviendroient 
une fburce féconde de plaïifantèries fous les pinceaux 
de quelque Flaute inodèine. Et tandis que l’hon- 
néteté, la délicateffe, nous reprochent quelquefois 
les tis Qué nous arrache l'image de nos défauts prés 
fentée avet une fpirituelle maligaité; ici la vertu, 
la probité ; devroient fe réjouir d’entèndre crier les 
victimes fous le ftylet de l’épigrimme ou fous la 
verge de la fatyie, La commifération alors devien- 
droit une efpèce de crime; & ceux à qui la nature 
a donné le talerit d’aiguiler une épigramme, doi- 
vent $'en dédommager par ld publicité de leurs fuf- 
frages; & l’yvrefle de leurs appfaudiffemens. 

La nation qui a le plus befoin de remèdes eft 
peu fenfible au fe de l'ironie; & fa langue eft peu 
propre à le répandre. Ofi Voit naîtte Cependant l'au- 
tore d’ün gout plus épuré; & quatre ou cinq Pièces 
depuis quelques änñées ; font préfumer que le Théä- 
tre pourroit employet le langage de Ia raïon {oi- 
gnée & de l'efprit délicat, . | | 

: En vain l'on s'efforce de rabaiflet les Ouvrages 
Pbérniddiques, ce font ceux tependant qu’on lit ; c'eft 
l'hiftoire du moment, des découvertes, des belles 
aétions. Les Témoins exiftent ; fes Perfonnages font 
en fcènes. Ils confirment ou démentent les préfages , 
ils entretienneñt l’efpérance. Les Journaux font les 
annales dès Nations; c’eft ce dépôt hiftorique tant 
vanté chez les Chinois, & moins réalifé peut-être 
que parmi nous. Îl y en a de confatrés à Part Mi- 
litaite, à l'Agriculture, au Commerce, à la Phyti- 
que ; à la Religion; pourquoi n'y en auroit il pas 
un qui enregiftreroït les erreurs de l’efprit humain ? 
& fpécialement celtes qui tendent à fa deftruétion 
de la Société. ‘Les Ephémérides du Citoyen en Fran- 
ce ont infpiré le goût de l’économie rurale. Cette 
fciencè s’eft étendue fur différentes branches du 
Gouvernement; on a étudié fa marche myftérieule , 


ion Lu (_ 79) ; 4. , er 
vérifié les abus foupçonnés , préfenté les remèdes. 
De-là les ouvrages fur la Théorie de l'impôt, fur 
Jes Droits du Peuple, für la Petception. MM. Quef- : 
nay ; de Mirabeñu , Beaudeau , le Trône; Dupont, 
Turgot , & tant d’autres, ont reérdu deg férvices 
répétés à leur Patrie. Pourquoi ne pas éfpérer le 
même fuccès d'un ouvfage dirigé par des pluines ré- 
fléchies ; tontre des ennemis f foibles , quoique ff 
dangereux, qui, femblables à ces oîffeaux noétuinks, 
perdent leur exiftence à l'afpeét du foleit. H ne faut 
pas les combattre, mais les fairé confoitre: Rien ne 
peut mieux fervir un tel projet ; qu’un ouvrage qui, 
par fa hature , eft l’ouvfage de tout le monde, où 
chäâcun eft appelé à déduire fes preuves ; ouvrage 

qui, fans être approuvé du Gouvernement, a cepen® 
_ dant üne efpèce de fanétion, & difiribue prompté- 
ment les vérités dont on le rend dépofiraire. 

Ces moyens font foibles, incertains ; qui plus que 
moi eft pénétré de leur infüffifance ! Ils feront au- 
gmentés par des Citoyens qui ne défefpèrent pas 
encore de la Patrie. Quant à moi, que les circonf- 
tances ont. mis dans la néceffité cruelle d'approfondir 
la berverlité de la Sete & de connoiître l'étendue 
de {es ravages, j'avoue que mon efpôir chancèle & 
que mon courage eft preique abattu ; je vois toutes 
les pafñons intéreflées à foutenir le fyftéme des 
Illuminés ; je vois les Chefs des Nations précipiter 
leüfs Peuples dans l’abime ; & le ral eft d'autant 
plus ifrémédiable, qu'ils croyent verfer fur eux des 
torrens de lumière & rehauffer leurs conditions; je 
vois-que les Chefs de la Seéte, devenus autli les 
dominateurs des Rois, devroient abdiquer l'autorité 
qu’ils ont ufurpée & renoncer aux tréfors dont ils 
difpofent. Je. vois que tous les grands reflorts dont 
la Société fait un, ufage précieux pour retenir Îles 
_penchans des hommes, tels qûe la Religion ;1a Loi, 
font faus force pour rompre une ‘aflociation qui s'eft 

faite un culte, & fe met au-deffus de route légifia- 
tion humaïne. Je vois enfin un. enchaîinement de ca- 
lamités dont -le terme fe perd dans la nuit des’ âges, 


nn CB). 
femblables à ces. feux purarains dont l‘infatiabfe 
activité dévore les entrailles du globe & s’éctiap- 
pent dahs les: airs par üne explofion violente & dé- 
vaftatrice..  _. do 

Eh / pourquoi, S'écriera-t'on , hous infpirer vo- 
tre découragemient? Vous , repondriez-vous que 
vos traintes ne font pas exagérées? que nôus réfte- 
t'il à tenter ; fi le mal eft fans remède? . | 

La plupart dés hommes {ont fi loïn de- pouvoir 
répéter cette: objéttion ; qu'à peine croyent-ils à 
l'exifterice du fleau qui les.accablera. Dès l'inftant 
qu'on en féra convaincu, le coup eflentiel eft porté 
à la Seéte. Les homiies vrais. voués à fa Patrie, 
amis de Ha.vettu, feront üne ligue contre tout ce 
qui fera fufpeét. Je fonne. l'allarme ; nôn pour ‘que 
l’on époufe mes craittes & que lon .fuive ma baniè- 
re, mais pour qu'une inquiétude fälutaire defcénde 
dans.tous les cœurs. Pour fe délivrer de ee trouble 
fecret : chacun interrogera fes oracles ; de cette 
multitude de réponies naîtra un accord d'opinions qui 
foulagera les efprits. Le mal même eft pire que le 
yague défolant de libcertitude. Un des hommes 


les .plus favans de ce fiècte, répondit à un de fes ainis 


qui lui difoit : Eft-ce donc uni grand'mal que cette 
affociation des Fhéofophes ; “ ce n’eft pas un mal, 
se c'eft l'affemblage de tous les maux. ;, . | 

Si l’on pouvoit dire tbut ce que l'on fait, en ne. 
_difant cependant que.le vrai, qüel effravant tabl_au 


on.ofiriroit! Mais cela même, qu’on èft obligé de 


fe taire, qu’anñnontetl?  . 


- 4 + 


Au refte,fi dansle cours de cet Effi, où. je n’ar 


pas du penfèr au ftylé, je m'étois éloigné de cette 


 fage modération, qui eft prefque toujours aux dé- 
ens de l'utilité générale , peut-être ferois-je excufa- 
le, fi l’on réfléchit que je fuis à chaque .inflant 
interrompu par une calamité nouvellé. Tantôt 
_c’eft un Etre retiré de la boue, du mépris, pour 
être remis en lumière, & pour enlever une place à 
ceux qui avoïient le droit d’y prétendre ; tantôt c’eft 
le confeil de Fignorance. illuminée, qui précipite 
| | une 


üUné Nation dans des Sémates dont en fève 41-14" 
être n’effacera pas l'imprudence, C'eft toujours un 
“nouveau pas vers la détadurice, fpettacle d'adtañt 
plus défolant , qu'il ne Hiffe pas même t'ebpoir d'Œfl 
bélllèur fütt. ne 

O toi qui remplis la terre des Hauts faits &e des 
grandes vertus , Renommiée! porte ailleurs ta tromi- 
pette harmonieufe, & plains la deftinée de l’Autri- 
Chien & du Hongrois, qui vont, pour uné caufé 
étrangète , bräâver le feu du canon, les Horreürs de 
la pelte, & la cruauté de l’efclavage ; dis lé Coura- 
ge magnanime de ces Magiftrats, qui emporterent 
l'honneur des Loix dans les langueurs de l'exil 4 
& aimèrent mieux fauver les débrls de la Vagiftra- 
ture pouf les raffembler dans des temps. plus heu- 
reux, que de légitimier le coup qi les frappoit en 
reconnoiffant l'autorité { taconte aux tidtions amies 
de la liberté, que les Patriotes fe préparent à re- 
fiaitre de leurs cendres, & amaffent la vengeance 
pour la fairé delater dans des tertips plus prolpères ; 
apprends à l’Europe tinfide, par l'exemple d’un Pon- 
tife raifonnable, l'ufage qu’elle doit faire de çes. 
tréfors, inutiles à 14 gloire des Saints, qui, s'ils exif- 
tent, méprifént les puérilités de la terre. Mais en- 
fevelis dans un filence faluraire, les honteufes opé-. 
rations de l'incapacité orgueilleufe, les barbaries & 
les pilliges des brigands ftipendiés ; les ôutrages 
multipliés faits aux manes des Grands Hommes. Ne 
publies jimais qu'un Capitaine, encore plus empor- 
té que väleureux, compte pour tien les victimés 
immolées à fon ambition, pourvu que leur fang 
Fafle ctoîtte Îles lauriers ; laifle dan$ un officieux 
oubli des noms indignes d’être connus, & le plus 
grand detes bienfaits fera de leur épargner la honte 
de paroître dans l’Hiftoire; étends un voile épais 
fur les odieufes intrigues filées par des hommes qui 
ont confpiré la honte des Souverdiis, manœuvres 
indignes qui laiflent les fervices fans récompenfes, 
la vertu fans honneur; le talent Gns protection , 


| ‘82 ) _. U . 
- Ja vérité fans hommbe » la Patrie fans ‘gloire, le 
: Trône fans appui, le génie fans emploi, la So- 
cité fans harmonie, les cœurs fans amitié, l’efprit 
fans reflort., la raifon fans exercice, le malheu- 
 reux fans afyle, le fage fans efpoir, & les Rois 
mêmes fans füreté. | 


FIN, 


NOTES. 


CS SENS 
NOT E PREMIERE 
_Ær vingt aitres Théo[ophes, dont les noms Hevroïént 


avoir le fort de leurs talens, c ’eff-à-diré demeurer 
a jamais inconnus: Page 94 


L: forit réparidus dans toute l'Allemagne & éonrius pat 
des livres myftiques , bu des corréfpondancés hiérog!yphi- 
ques. Îl exifte à Weimar un M: B..….. Pontite révéré de cette 
nauvelle Eglife ; honnête-homine d’ailleurs; mais tourmenté 
du defir dè jouet un tôle; à Schlefwick ; deux frères qui. 
jugent de la validité des fhirackét & tañonifent les Saints 
de la Franc-Maçonnerie Eccle@tique; à Breflau ; un Mi- 
Jitatre fanatique , Plein de. vertus &e de éour es ; Mais 
téllement aveüglé par les Cory sphées de la Seëte ; qu'il 
fe_battroit pour eux comme H seft batiü pour la Patrie; 
à Hambourg , une Société fgnorée de la multitude, mais 
faïiant des Profélytes qu’elle difperfe dans la Pruffe & dans 
la Suède: Peù de villes en uni mot où il n’ÿ' ait des chai- 
re d’érreur: 


N O T E L 
D Bérghir mel Méléhifedèch ads dè Tu 
Chnft: Page 4 


Cu: ñ eft pas ici le lieu de faire ürie differtation complete ; 

mais le Bariquier n'eft pas le premier qui ait rifqué une 

pareille opinion. Il eft vrai que fes partifans difent qe 
Z 


( 84 | 
Melchifé dech eft un pero nage ailégorique s qu'ifs révêtent 
de cara@tères propæs à Ha divinité, On peut, fur ce fujef’, 
appaifer fa curiofité dans la diflertation fur Enoch, dont 
Voltaire a fait ufage dans fès queftions, fur l'Encyclopédie. 


NOTE IIL | 


On ne peut pas dère que L S'yfléme Vifionnaire aïe 
a Cemplacé la Plulofophie. Page. 10. 


ÏL ef vrai que des femmes , jadis aimabtes ; au lieu de don- 
‘ner dans la dévotion, fe jettent dansla Théofophie ; que les 
gens du monde fe mettent à faire les théologiens, & qu’il 
y à une dHpofition à la crédulité, inconnue même fous 
la fin du règne de Eouis XIV. Il femble que les hommes 
ne puiffent jamais que changer d'erreur, & qu’ils foient 
condamnés à être dominés par des philofophes audacieux 
ou par des raifonneurs crédules, 


EL ES 
| NOTE 1 V. 


Îls érotens gouvernés par un feul homme plus def- 
potiquement que par le Monarque le plus abfolu. 
Page 15, 


ALHEUREUSEMENT il faut convenir que c’eft ainfi 
qu'on doit gouverner les hommes, quand on veut les em- 
ployer avec utilité. La Juftice doit être févèrs ; en matière 
de gouvernement , l’extrêéme-févérité n’eft guère que le def 
potifme. Les royaumes, les armées, les grands corps ne 
peuvent {ubfifter que lorfqu'ils font tenus par une volonté 
ferme. Je fais bien que ce raifonnement admet beaucoup 
de nuances, mais je fais mieux encore que dans la pra 
tique elles s’effacent. | 


| Ou es Jéances de la rue Platrière. Page 22. 


Te ÿ à eu dans cette rue ‘une efpèce de Temple dont le 
Grand-Sacrificateur étoit M. d'E****, celui qui vient de 
s’éppofer à l’entépiftrement de l’Edit en faveur des Pro- 
teftans. Le Magnétifme étoit le prétexte, mais le but étoit 
une exhortatiôn à remonter aux fources cachées de toute 
Jumière , rentermées dans la T'héofophie. On diftribuoit. un 
petit imprimé, für. lequel étoit auf un amas de gravures 
térogliphiques. On fe moqua du billet, du Prédicateur , 
de l’Inflitution; & elle eft tombée, du Moins pour le mo- 
ment. M. d'E* *#% dreflera fes trétaux quelqu'autte part. 
IL faut qu'il préche où qu'il rénontre. On comihence ceper- | 
. dant à Jui rendre la juflice qui lui eft dûe ; fi les vifionnai- 
res s’approchent , les gens fenfés le retirent. 

Cet homme a diminué de beautoup le bienfait que le 
Gouvernement deflmoit'aux non-Catholiques. À force d’a- 
meuter, de crier au ftandale, il 4 formé un parti ; pour 
appaifer un corps toujours prêt à prendre feu, on a cher- 
hé des tempéramens & affoibhi une grâte qui teflembloit à 
une juftice. Si des plithes tourägeufes avoïent mis M. d’'E**## 
à fa place, on li eût Ôté le pouvoir de nuire : mais tout 
eft libelle aux yeux dé cetraines gens. Les méchans &c les 
imbéciles ont tant de protéËteurs, qu'ils. Jouiflent de là 
liberré-qu'ils enlâerit aux attrét. 

| / 
: NOTE VIL 
1. Ou les noülurrales de Berlin. Page 324 


\ , 


2 Mhoverrur de... actablé fous les affaires’ d'Ftat, 
»# Gt qui ne peut donner de fon 1emps précieux qu'à des 


LV AS 
Pn . ° 


C8): 
Banguiers Juifs, a cependant trouvé le moyen de déca- 
rer dans fa maifon une falle myftérieule, pour évoquer , 
les Efprits, & faire les cérémonies du culte reçu dans 
le Jéfuitifme. Cette maiïfon a été vendue au Roi, qui doit 
en faire préfent à M. Dubofc, l'un des Grands-Prêtres 
de cette Religion. Dès l’avénement du Roi au Trône, 
ce ley fut confacré aux opérations magiques. Mais com- 
ment réunir Jéfus & Bélial ? Cette queftion n’embarafle 
pas des Apôtres qui favent faire des profélytes à leur Re- 

ligion par unç douceur hypocrite, La forme de cette ap- 
» partement enchanté eft quarrée ; l’un des-côtés eft garni 
à de petits fourneaux, dans lefquels fe confomme le myf+ 
 fère de la fumigation. Au milieu. de ce temple eft une 
petite élévation , {ur laquelle paroit l’efprit fous un voile 
blanc, voile tiflu en France, & qu’on fait venir de ce 
»# royaume où l’on trouye feulement les -qualités qu'on lui 
attribue. Ce voile dérpbe aux yeux des fpeétateurs aveu 
“gles, un homme qui s’introduit fur la monticule, lorfque 
l'heure des charlataneries approche : l'impôfteur qui fe 
prête à cette tromperie grofière, eft ventriloque, & 
imite aflez bien le langage que la crédulité a prêté aux 
efprits. Non content de cette innocente fupercherie , les 
coins du temple font garnis de miroirs magiques, dans 
lefquels'fe repréfentent ceux que l'on conjure. Un Grand 
, Seigneur affife fouvent à cette cabate d’un nouveau genre; 
mais limpreffion eft fi forte fur lui, qu’il ne peut y ré- 
fifier qu'avec le fecours'de’ gouttes. reftaurantes. Elles 
font de la compofirion du' ventriloque Sfeinert, qui re- 
oït cinq cents écus de penfion de cet augufte profélyte ; 
pour Parc de diftiller ce philphiltre magique & confor- 
tatif, Il 'eft fous-entendn qu'on donne à cette jonglerie 
tous les dehors d’une fête religieufe, qu'on met dans la 
n boüché muette & éloïuenté du ventriloque des ‘expref- 
n fions afcétiques, & qu'on prend toutes les précautions 
» pour envelôppet le tout des nuagés du myftère. Que 
# penfer maintenant d'un état où les Chefs de cette im- 
n pofture cambinée tiennent le prémieé rang, foit-dans les 
affaires civiles, foit dans les militaires ? Que dire, quand 
# on vait que c'eft par ce cabinet d'épreuves que doivent 
». peffer les fujets que placént les B...& W.. Cès mefr 
| Éeuts ont un àrt'perfide pour féduire Îes éfprits téndans 


29 
2) 
Le 


( 87 
à la crédulité, &t à les conquérir au Jéfuitifme. Ils font 
un mélange adroit de leurs connoiffances occultes & de. 
leur crédit connu ; ils promettent la fortune ou des dif- 
tinétions, s'emparent des premiers de l'Etat, & aflurent 
ainfi un certain nombre de fuffrages à leurs coupables 
opérations. Enfin, ils cachent leur ambition effrénée 
fous yne apparente modération, & eonfondent la Na- 
gonnerie , les Illuminés &c les Martiniftes : ils emploient 


es erreurs populaires à leur fyflême , &c s’élevant au- 


deffus, fe‘ nomment citoyens du monde ; ils graduent 


, les confidences, les préparations avec beaucoup d’art. 


& même redoublent de prudence, depuis que des adep- 
tes ont été transfuges de leur ordré, ne pouvant appai- 
fer teur confcience révoltée à la vue des horreurs qui font 
naturalifées dans.cette fete. Mais ces vertueux apoftats 
n'ont pu révéler les myftères’ foit parce qu'ils avoient 
proféré des fermens, foit parce que leurs jours étoient 
menacés ; c’eft ce qu'on a vu dans la manière dont ils * 
ont mafqué leurs vrais fentimens. £ 

+». L'exemple des Caglioftro, des Lavater, prouve que 
les Rois, les Ducs, les Grands de ce monde ont un in- 
vincible penchant pour ce qui eft furnaturel, mais fans . 
én devenir plus fages ou'plus humains, Quel peut donc 


être le motif qui fafle defcendre l'argueil des Rois à ces 


viles confréries , où , malgré les dehors du refpe& , on 
ne fait que baffouer leur ignorance & leur crédulité.. S'il 
y avoit un fecret dans cet ardre, ce feroit précifément 
les Grands qui ne l'apprendroient pas. Comment peu- 
yent-ils être fafcinés par des gens qui jamais ne peuvent. 
fervir un Etat, puifque leur correfpondance , leurs ma: 


chinations ; leur apaftolat doivent prendre un temps que ; 


les affaires réclament : ils veulent faire revivre les ma- 
giciens d'Egypte ; majs le fiècle des Pharaons eft pañlé, 
malgré leurs efforts , il ne s’en trouvera pas un feçond. 
Dès qu'ils apprennent que, dans quelques parties du 
monde que ce.foit , il y a un homme inftryit, ou ré- 
puté tel, ils s'appellent ; $ ce nouveau fardeau pour l’Etat, 
lui pèfe en raifon de fa naiffance & de fon habileté **. 
( Lettres fecettes, ou Correfpondance fur les, 
premiers temps du règne de FrédéricGuillaume, ), 


L 


CE 
NOTE VIT 


Ceux-là le. fallon des oubliettes. Page 27. 


AISON de plaïfance du Cardinal de R., Châreau fitué 
uelles bourg à deux lieues de Paris. Un Financier, 
epuis , en eft devenu poffelleur, 1j imagina qu'un tréfor 
y était enfoui ; ordonna des récherches , & trouva un puits 
fermé , au fond duquel étoient les offemens d'environ qua- 
rante cadavres, C’étoigat autant de viimes immolées à 
ON Ç Gorrefp. Litt. Secreite. } 
* 


Lee ht D) 
à = 6 LA - . -* n 
. Fr. ne 


NOTE VIIL 
- Ærquele Jeumal de Berlin a fait cannoître. Page 36. 


N aus voulons parler du Monarffchrifft, fort fupérieur À 
tous les Journaux de Berlin, & à la plupart de ceux de: 
l'Europe, On lui a reproché de trop s’appefantir fur les 
affaires des [lluminés. Ÿ a-t-il aujourd'hui un fujet plus im- 
portant pour l'Allemagne ? Quand cet ouvrage périodique 
j ferais confacré tout entier , ce ferojt un grand bien pour 
a raifôn & pour l'humanité. Affez d’autres nous apprendront . 
que Damis a fait une comédie, que Cléon' a donné un joli 
roman : qu'il y ait au moins uñ homme d'efpgit, vrai phi- 
Jofophe , à là pourfuite de l'erreur. C’eft ce Journal qui nous 
à confervé l'anecdote {üivantes "2" 


LETTRE [ur une anecdote de Swedemhorg. 
Dans le N°9. de janvier 1788 , il eft quefion de Swe- 


demborg > de fes fentimens myfliques, de fes.prétendues 
appautions , &t de limbécille fanatifime qui, de nos jours, 


a 59 
accrédite pareilles extravagances. Je n'appartiens pas à la 
feûte des vifionnaires, je n'ai pas pris ouvertement part 
contre eux , quoique je regarde leurs chimères comme nui- 
fibles, & que je mette au rang des devoirs , d'empêcher, 
autant qu'on Je peut, les progrès de l'erreur. C’eft dans 
cette vue que je voys communique l’anecdote fuivante. 

Eo 1771, une perfonne que je ne puis nommer , après 
m'avoir vanté les opinions de Swedemborg, me prêta un 
extrait de fes œuvres. Dans la préface fe trouvoit un de 
fes miracles très-avéré ; c'étoit celui-ci. 

‘ Feue la Reine de Suède Louife Utrique avoit chargé 
>» Swedemborg de favoir de fon frère, mort depuis quel- 
7» ques années (1), la raifon pour laquelle il n'avoit pas 
» répondu d'une certaing lettre qu'elle lui avoit écrite. 
»» Vingt-quatre heures après, Swedemborg ‘apprit à la 
> Reine le çonteny de {a lettre, que perfonne , excepté 
fon frère &t elle, ne pouvoit favoir. Conflernée , elle 
»» fut forcée de reconnoitre dans ce grand homme une 
: >» fcience miraculeufe , 

Que répondre aux faits, fur-tout quand ceux qui Îes 
rapportent , appellent en témoignage des perfonnes encore 
vivantes ? Peu de temps après je fus à Stockolm ; J'enten- 
dis parler rarement de Swedemborg :.fes chimères y avoient 
peu de partifans, & l'on ne racontpit fes merveilles que 
comme des folies, Malgré cela , j'ai des raifons de croire 
que dès-lors la fociété qui fe nomme philantropique , ‘exif- 
toit ; Ge fravailloit à illuminer les efprits ; mais jetté dans le 
tourbillon de |a Cour & du grand monde , je m'occupois 
fort peu des aflemblées myfliques. J'eus cependant occa. 
fion de parler à la Reine-mère de Swedemborg ; elle me 
raçonta ayec une forte perfuafon, l’anecdote de la lettre, 
&t quiconque a connu cette fœur éclairée du grand Frédéric, 
fait qu’elle n’étoit rien moins que fanatique , & que la trempe 
de fon efprit étoit toute oppofée à pareilles chimères. Ce» 
pendant elle parut fi convaincue des «onnoiflances furna- 
turelles de Swedemborg , qu'à peing avois-je le courage de 
p?zarder quelques doutes, ou des foupçoas fur une intri- 


\ 


(1) Le feu Prince de Pruffe y mort en 1758, frere de Frédéric LI, 
& pére du Roi d'aujourd'hui, D , | | : l 


— 4 
\ 


| o 
gue fecrète d’ailleurs > -un Je à fs pas facilemens dupe 
termina toute contradiétion. : nt 
Ï fallut me taire, & attendre un moment plus favorable, 

Le lendemain, j'allai voir le vertueux chevalier Beyloz , 
chez lequel je trouvai un des Suédois les plus éclairés, le 
comte F. La converfation tombe fur Swedemborg. Je ra-' 
conte ce que la Reine m’avoit dit. Le vieux chevaligr re- 
garde le comte: tous deux fourient, commes'ils connoïf-" 
foient les refforts fécrets de.cette hifloire ; je montrai de’ 
la curiofité , & voici comment M. Beyion éclaircit le myftère. 
© #4 On regardoit la Reine comme le mobile-principal de 
# cette révolution furvenrse en Suède, l’an 1756, &t qui 
# coûta la vie à MM, de Brahé & de Horn. Peu s’en fallut 
# que Le parti qui triomphoit alors, ne lui demandât compte 
* critique , elle écrivit-au Prince de Pruffe fon frère , pour 
# lui demander le fecours de fes confeils. La Reine ne re- 
» qut point de réponfe. Le Prince étant mort peu: après ; 
» elle n’'apprit jamais la caufe de fon filence. Lorfqu’elle 
# chargea Swedemborg, devant les Sénateurs Comte de T'; 
» & de H., d'aller le demander aux efprits. Le Comte 
» de H., qui avoit intercepté la lettre, favoir, aufh bien 
» que le:comte de T., pourquoi Sa Majefté n’avoit pas 
#’reçu réponfe. Tous deux réfolurent de profiter de cette: 
» fingulière circonftance , pour faire parvenir avis à la 
» Reine, fur différens objets qu'ils efpéroient lui rendre 


# palpablés. Îls vont, en conféquence, trouver le vifion- 


» naïre pendant la nuit, & lui diétent fa réponfe. Swe: 
»'dembérg ,'au défaut d'infpiration furnaturelle , faifit cette 
nAtévélation, court le lendemain-chez' la Reine, & dans 
» le filence de fon -eabinet , il lui dit que l'ame du Prince 
»# fon frere lui eft apparue, & l’avoit chargé de lui an- 
n:noncer, qu’il n'avoit pas répondu, parce qu'il avoit 
» défapprouvé fa conduite ; que fa politique imprudente 
». &t fon ambition’ étéient caufe du fang répandu ; qu'il lu 
» ordonnoit de fa part de ne plus fe mêler des affaires 
» d'Etat, & fur-tout de ne plus exciter des troubles dont 
» 10t outard elle feroit la viétimre. - 

# la Reine, jettée dans la plus grande furprife , de ce 


+ moment crut aux Efprits , à leur interprete Swedembogg, 


» faris. cependant entier dans aucuns détails qui puflent. 
+, confirmer ce qu'il avançoit. Les Seigneurs Suédois qui : 


 Cs1 

venoient d’adminiitrer à la R eine cette médecine morale 
& politique, fe garderent bien d’en parler, puifqu'’elle 
ne leur eût jamais pardonné , même après la révolution 
de.1772. 

# Tantque la Reine a vécu, peu de perfonnes, en Suède, 
# ont fu cette anecdote, & voici comment elle s’eft dé- 
# couverte. 

»» Le vieux chevalier Beylon., qui par hazard paffa à 
>> trois heures du matin par le Sudermann , où Swedemborg 
s» demeuroir, vit les deux fénateurs fortir furtivement de fa 
3° Maifon. Il avoit été préfent lorfque la Reine donna t4 
»5 Commiflon à Swedemborg : d’après cela il devina fa. 
»> Cilement le plan , fe tut, content. de ce que la R eine 
»» avoit reçu cette leçon. | 
ss : Voilà la clef d’üne hiftoire , qui viaifemblablement a 
» valu plus d’un adepte à la e&e théofophique. J'artefte 
>» la vérité de cette hiftoire qui, depuis, m'a été con- 
> firmée par une perfonne d’un rang fupérieur. 

_ Le chevalier . Beylon m'a raconté beaucoup d’autres 
>» traits de Swedemborg qu'il avoit: chnnu. Les uns font 
# effacés de ma mémoire, les autres’font publics ; le 
» plus grand nombre ne font pas fart importans. - 
” s Il dépend de vous ,: Monifieur , de me nommer, fi 
>, Auelqu'un élève des .dâutes fur la vérité de ce récit; 
5» fi perfonne ne le contredit , je demeurerai fous le voile 
» de l'inçcognito. Dans la folitude que je me fuis faite, il 
» ne me.convient guère de rompre .des lances avec les 
» habirans de la nouvelle Jérulalem : avant de faire corps 
> 4veg eux , J'attends qu' on ait trouvé la belle ville aug 
>». Murs de jafpe , & Aïe on ait donné une partie du pavé 
9) -S'OT pour. caution: "+, | 
| de fus? Ë &c. er 

ds. -ÿ février 1788. 


LYLIY 


Fe 

L'Hifoire de la reine Ulrique a à été f fouvent ragpntée, 
qu’une explication étoit fort defirable , dans un moment fur- 
tout où le Thaumaturgé trouve tant de Seëtateurs. L’iuteur 
anonyme avoue des faits.fi clairs, @ les appuie de circonftancces 
fi particulières ; que peu de perfonnes éleveront des doutés 
fur P authehticité de lon récit. Cependant ; pour êfre tout à: 


| Co 
fait impartiaux, nous devon ici publier qu’une autre per- 
fonne, également digne de foi, nous a éclairci le même 
fait d’une manjère différente , c'eft-à-dire en nant fon ezife 
t:nce d’après ce qu'il tenoit de la bouche même de la Reme, 
Telle eft donc la fecohde verfion : | 
.» Je irouvai à Stockolm ce bruit géaéralement accré- 
# dité. Swedemborg avoit donné à la Reine Douairière 
# des nouvelles de feu le Prinçe de Prufle. On aflure qu'elle 
# n'ayait donnée cette commifhion que pour éprouvet la 
» vérité de fes viñons s maïç quel fut fon étonnement , 
# loïfque le Prophète, admis publiquement à une con- 
# verfation, lui apprit tout te qu'elle avoit demandé. 
. # Ayant un libre accès auprès de la Reine, je faifis 
# un jour l’occafion de lui demander la vérité des faits 
» énoncés. Elle me répondit, en fouriant , qu’elle n’igno- 
s» Toit aucuns des écrits qui le répandowent ; ni les motifs 
+ des perfonnes qui les accrédiwient contre leur propre 
» Conviétion. ,, | : 

Swedemborg s'étoit offert de jirouver à la Reine la vé- 
rité des vifions fur lefquelles {a croyance chanceloit étran- 
gement. Elle parla des plans fecrets d'après lefquels on 
avoit eu dans des tmps de trouble des intentions bien pro- 
fanes à propos du don célefte de faire des miracles. Ceci 
{e rapporte à la première verfon, qui fuppofe le* Thau- 
maturge devenu l'organe d’un parti fecret. 

Ne fe pouvoitil pas que dans le premier moment la 
Reine eût cru fincèrement au pouvoir célefle de Swedem: 
borg ; mais que la réflexion l’amène à chercher une ex- 
- plhation plus naturelle & pour cacher fes foupçons, peut- 
être parut-elle croire toujours à la voie miraculeufe qui 
avoit tout révélé. Qui fait fi Swedemborg ne lui a pas 
avoué toute l'intrigue (1). . 

L’Abbé Pernerti, éditeur des Œuvres de Swedemborg, 
raconte que la Reine de Suède deinanda au Théofophe, 
pour éprouver fès connoiffances , le contenu d’une lettre 


(a) C’eft ce qui n'eft pas à fuppofer. Jamais Illuminé ne s’eft confeflé 
çoupable de menfonge. L'aveu d’une feule impoafture décréditeroit fa 
vie entière. Il eft effenciel de pafler pour infaillible. Îl n'ya pas de milieu 
Pare le rôle d'homme divin & &etui d'itipoñteur, 


. EL Ci)" de 
qu’elle avoit éctite à fof HA ÿ &t-que Swedemborg l’avoit 
plemement fausfiites que dans fon dernier voyage de 
Berlin, elle avoit admis quelques Académiciens à fa table : 
ceux-ci fui demandèérent la vérité de l’hiftoire de là lettre 
révélée , elle répondit: Oh! pour ce qui regarde l’hiftoiré 
de la Comteffe de Mansfeld , celle-là eft véritable. On 
lui rédemanda une fommé qu’elle avoit déjà payée ; mais 
dont elle avoit égaré la quittance. Elle s'en plaignit à Swe- 
demborg , qui, vingt-quatre heures après, lui dit quefeu 
fon mari lui voit apparu pour li apprendre où étoit la 
quittance. Elle fe trouva en effet äu lieu qu'il défigna. La 
vérité eft que le papier avoit par hazard fervi de marque 
à un fivre myflique, que le Comte avoit prêté ä Swe- 
demborg ; & comme cette efpèce de livre fé tenoit fenfermé 
dans une armoire uniquement deftinée à cet ufage ; le Pro- 
phête n'eut pas de peine à défigner le lieu dépoftaire de 
la quittance. | | 

Cette manière de répondre prouve affez que la Reine 
ne croyoit point aux prophéties de Swedemborg. Elle l’ap- 
peloit fou, vifionnaire ; ce qui eft affez fynonime ; quoiqu’elle 
lui reconnût des qualités, des lumieres , ce n’étoit pas ün 
homme qu'elle effimoit. Si l’on réfume ce. que conta M. 
Beylon , & ce que la Reine à dit depuis, # n’eft pas 
difficile de conclure qu’elle auroit découvert ou fortement 
foupçonné la fraude. Cela ne fait pas une démonftration ; 
mais toute autre opinion eft infiniment moins vraifem- 
blable, & mallieureufement c’eft à quoi fe réduifent nos 
connoiffances hiftoriques. Il fuffit de prouver que les faits 
les plus généralement répandus chez les Tiluminés ne fou- 
tiennént pas un moment le flambeau dè la critique , & 
qu'on ne doit que le plus profond mépris à ces mala-. 
droites impoñlures ou à ces contes abfurdes. 


NOTE IX 
Cefl ce qui arriva à ces mêmes Pauliciens, düni 
PIimpératnce Théodore ft égorger cent mille: 
_.Page 46. | 


T'asononi fe réfolut de procuret efficacement la con- 
verfon de ces Pauliciens, ou d’en délivrer l'Empire süls 
s'oppofoient opiniätrement À leur véritable bonheur. Il 
eft vrai qüe ceux à qui elle en donna la commiffion 
& des forces pour y travailler ; en üfèrent avec trop de 
rigueur & dé cruauté, parce qu'äu lieu de s'appliquer 
d'abord à les ramener doucement & avec charité, à la 
connoïffance de la vérité , ils fe faifirent de ces miféra- 
bles, qui étoient épais danis les villes & dans les bour- 
gades, & l’on dit qu'ils en firent mourir près de cent 
iiille hommes dans toute l’Afe, par toutes fortes de fup= 
plices ; ce qui obligea tout lé refte à s’aller rendre aux 
Sarrafas ; qui fuient bien s’en férvir quelque temips après 
contre les Grécs. Mais l’Impératrice, qui n’eut pas de 
pait à cette inhumanité de {es Lieutenians , ne laiffa pas 
d'en tirer cet avantage que l’Empire du moins fut né- 
toyé de cette vermine durañt fon règne de quatorze 
ans... La Reine n'eut pas de part ; quelle infipide flatterie ! 

(Mainbourg, Hiftoire des Iconoclaftes ; livre VI ; 

page 263, édition de Hollande. ) 


Se RE DEP 
NOTE X | 
Elle a prefqw'éteint le régime des Jéfüirés. Page 45. 
Bien des gens imiaginent qu'ils exiftent encore fous des 


noms différens; que la Ruflie en conferve la femence à 
& que dans chaque pays il y a des hommes dépofitaires 


| (95) | . 
des loix, des principes , de fecrets de la Société dé JE 
fus. Qu’eft-ce qu’une Religion fans culte? Comment des 
hommes ambitieux demeureroient-ils depuis vingt ans fous 
l’ombre , en attendant le moment incertain de la réfur- 
rettion, & puis les temps de la vengeance ? Il eft impru- 
dent de tout nier; mais aufli n’eft-il pas injufte de tout 
croire ? Si les Jéfuites fubfftent encore du moins n'’eft: 
ce pas d’une manière propre à allarmer les Souverains. 
Sans la bulle deftruétive de Ganganelli, peut-être les ar 
merions-nous contre les Illummés, comme Louis XIV & 
Madame de Maintenon les lancèrent contre les Janféniftes. 


GER = PES 
NOTE XL 


S'il ne peut prévenir les effrayantes convulfions qui 
a les entrailles du globe, il en devine lexplo- 


10: Page 50: 


Monsieur Dominique Salfano Horloger & Méchani- 
cien de la ville de Naples , a inventé un fifmomètre, 

. C'eft un pendule dont la verge-eft longue de huit 
pieds & demi de roi, depuis .le centre d'ofcillation à 
celui de la lentille; qui eft en forme de poids. Il eft 
foutenu par une forte barre de fer enfoncée dans un 
mur principal, . Jet teste oo 

Le poids eft de trente-fix livres de plomb fous le lai- 
ton qui le couvre: te | 

Au bout du poids eft ättaché un pinceau de miniature ; 
qui teint de telle liqueur que ce foit, par exemple d’en- 
cté de la Chine marque la dire@tion des impulfionis ter- 
reftres fur un papier pofé fur la bouflole placée horizon< 
talement &t réglé par laiguille. 

- Quatre. où’ cinq pouces au-defflus du poids elt fufpen- 
due une cloche du diamètre de quatre pouces, & de la 
figure de celles des pendules horaires. 

Aux quatre poids cardinaux de la périphérie, reftent 
pendans , à égales diftances, quatre battans attachés par 


CL - (96) Li 
des fils à Fa Barre qui foutient le pendule. Ces battars 
” frappans for la cloche , fervent à avertir l’'Obfervateur ad 
‘inoment des fecoufles. | 
Le preimier effai de cette maclüine fat très-iinparfait ÿ 
le fecond- acquit de ta peifeQ@ion; le troifreme , que nous 
venons de décrire, fut achevé dix jours après les pre- 
mieres nouvelles de Là fecoufle du $ février à midi & de- 
mi, Le pendule ,. juiqu'à préfent, ef refté mmobile à 
tout autre ébranlement que cé foi, particulierement à 
celui caufé par le paflage des voimires dans là ré trés- 
fréquentée de Maddalone au Jéfus, 8 au coin de celle 
de la Cifterna d’ellolio ; où le refpeétable & modefte 
auteur travaille: C’efl ki qui à aefé deinierement des 
pendules de Rarnfden & y a ajouté du fien. - 
= Le dernier tremblément qui teniverfa la Calabre, à la 
réferve de peu de jours, cette machine a été dans ün 
mouvement continuel ,tantôt plus, tantôt moins, & quel- 
quefois daris une direétion & quelquefois dans uñe autre. 
Ce qui a été remarquable plus particulieremient , eft que 
les coups les plus forts revenoient depuis dix heures &t 
demie ; enviton jufqu'à une heure 8t demie après midi: 
Mais les plus violents tenoient à midi. Ils recommençoient. 
ordinairement depinf cinq jufqu'à huit heures, & depurs 
dix heures &c demie du foir jufge’à une Heure & demie 
après minuit, toujours avec l4 même gradätion. . 
(Journal des Gens du Monde, tome 7, 1794.) 


ee “es : es 
NOTE XIL 


Er C'eft ce que nous venons de voir en Hollande: 
Page 57. 

Cssr fans doute pour verfer moins de fang que dans 

le dernier pillage de la Hollande; les Prufliens avoient 

gagné , acheté , cocrompur, comme on voudra ; des ré- 


gimens au fervice de ceux qui fenoient encore pour la 
. Patrie 


Patrie. « Qui n’ont tourné leurs armes que contre les là 
« ches Stipendiaires du Stathouder. » Lis ont réfiité aux 
Prufisns entrés dans leurs pays contre la foi des franés , 
contre le droit des gens .…. . Ce font eux qui ont ruiné, 
pillé & faccagé des maifonss qui ont fait verfer des. lirmes 
de fang à des époufes défolées ; qui ont fait des veuves, 
Jaiffé des mères éplorées en emmenant leurs enfans , en 
violant leurs filles. 

( Précis Hiflorique fur la révolution qui vient de s'opé- 

rer en Hollande, page 26.) 


EE À | 
NOTE XIIL 
Tel Epaminondas, un des plus grands Héros de Le 


Grèce. Page 62. 


Vora maintenant à. quoi fe réduifoit le prétendu fes 
ret qu'on révéloit aux dévots. Le Hiérophante leur an 
nonçoit que ceux qui avoient d'abord été lavés dans les’ 
eaux de l'Ilffe & conduits enfin en proceffion’ au fanétuais 
re de Cérès habiteroient, Après cette vie mortelle, des 
Bolquets fortunés au fond des Champs-Elifées, & y'jow- 
roient des plaifirs ineffables qui ne devoiert plus avoir de 
fin; tandis que les autres humains, c'eft-à-dire-ceux qui 
n'avoient pas été initiés, feroient.plongés dans les bour- 
biers du Ténare, & tourmentés à jamais par les fuppli- 
ces toujours renaiflans de l'enfer poétique. 

O1 n’exceptoit pas même du nombrede ces profcrits,: 
le plus grani héros & l’homme le plus vertueux: que la» 
terre de la G:èce eût vu naître, c’eft-à-dire Eparminondas. 
qui n’avoit jamais été initié & qui ne pouvoit l'être fe- 
lon:les toix de fon piyss car les Thébains avaient, par: 
un édit perpétuel & irrévocable , interdit tous les myf- 
tères no@urnes ; & toutes les initiations noëturnes, quels 
que nom qu'on püt leur donner, & fous quelque prétexe 
te qu'on cherchât à les introduire. | 

(Recherches far les Grecs, par M. de Piaw, par 
ge 251, tome 17.) | 


‘1 


G 


NOTE XIV. 


Qu'étoit-ce que Schroepffer, le Dieu des Iluminés ? 
| . Page 67- | 


.e 


Mossieux QG» 


Je meflatte qu'un vieillard accablé de maladies & d'af- 


fiétions , paroîtra excufable à vos yeux, s’il répond ur. 


peu tard à la lettre dont vous l’avez honoré, il y a près 
de trois mois. En réfléchiffant fur la matière dont vous 
me parlez, & qui mérite , fans contredit, l'attention la 
plus férieufe , j’ai cru devoir jetter un coup d'œil fur la 
façon dont on penfe aujourd'hui. Le Pyrronifme , fui- 
vant lequel d’anciens philofophes ont cru que , pour trou- 
ver la vérité , il falloit commencer par douter , ce prin- 
cipe que la parefle ou la crainte fembloient avoir endormi 


dans les fiècles pañlés, s’eft réveillé de nos jours, &ten- 


couragé par la liberté de penfer & de dire tout ce que l’on 
penfe, eft, pour ainfi dire devenu un principe général, 
au moyen duquel on fe flatte de n'être plus comme au- 
trefois , la dupe des opinions vulgaires. Mais comme il ar- 
rive fouvent que le remède qu'on emploie pour guérir 
. un mal, en produit un: autre, ce même principe , qui 
doit fervir à éloigner d'anciens préjugés , expofe à en 
adopter de nouveaux. Le Sceptique , qui doute de tout, 
admet néceffairement la pofñbilité du vrai, aufli bien que 


du non-vrai, & pendant qu’il doute de l’exiftence d'une . 


chofe , il doute auffi de fa non-exiftence ; de manière qu'il 
eft également difpofé à ne rien croire, &t à croire trop. 


. (1) Cette lettre, dont nous ne pouvons nommer l'Auteur Philofophe, 
efl une pièce qui acquerroit un grand degré d'intérêt, s'il étoit permis 
de dire de quelle plume elle ef fortie. 


C 

C'eft alors que lincrédute Adrien la mère de la fuper- 
füition, & que le ridicule trouve es défenfeurs , ou du 
moins des adhérens. On voit des efprits forts fe lever 
de table parce qu'ils s’y trouvent treize. J’ai vu le mar- 
quis d’Argens fort inquiet, à caufe d’une falière renver- 
fée | croyant que cela lui portoit malheur. Enfin, on a 

vu des hommes fupérieurs, des grands génies, des Philo- 
fophes profonds, régler leurs démarches fur les prédic- 
tions d'un vifonnaire, afliftar très- dévotement aux af- 
femblées d’un magicien , & fe prêter aux artifices les 
plus groffiers d’un impofteur ; le tout, parce que celui 
qui dit , peut-être que cela n’eft pas, dit aufh , il fe 
pourroit que cela füt. Il né faut donc pas s'étonner que, 
dans un fiècle qni pañle pour éclairé , on croie encore 
aux fpeétres & aux revenans. C’eft avec raifon que le 
fage doute , mais 1] ne s’èn tient, pas là : il examine, il 
pefe ,1il tache de découvrir la vérité. Convaincu des bor- 
nes de fon efprit , il n’entreprend jamais d'approfondir 
les myfteres de la divinité, il refpete la vérité de l’évan- 
ge, dont la doëétrine pure & fimple eft fi raifonnable, 
fi confolante pour fon cœur , fi propre à le rendre meil- 
leur, qu'il n’a garde de révoquer en doute cetté fource 
de fa félicité; & 1l s’abftient d’en former fur des dog- 
mes peu eflentiels , dont l'explication téméraire ne fer- 
viroit qu’à troubler fon repos & celui d'autrui. Il ne fou- 
met à fes recherches que Îles fujets qui en font fufceptis 
bles, & dont le réfultat peut être de quelque utilité, 
De cenombreeft, ce me femble, l’apparition des fpec- 
tres , ou l’opinion qu'il arrive par fois que des efprits 
fe font voir, revêtus, fans doute, d’un corps matériel, 
fans lequél ils ne feroient pas vifibles, Je n’en contefte 
pas la poflibilité , puifque je ne connois pas affez. les 
propriétés de ces êtres incorporels , pour pouvoir juger 
s'ils ont ou s’ils n'ont pas la faculté de prendre un corps, 
foit aérien ou autre , qui les rende perceptibles à nos 
yeux : je me contente d'examiner les faits qu'on rap- 
porte, & les témoins qui en dépofent. Il n’eft que trop 
probable que plufieurs de ces faits nous paroîtroient moin$ 
miraculeux , fi nous connoiffions mieux la nature , l’éten- 
due de fes loix , & le fecret de fes-reflorts. Vous avez 

a 


L 


(:100 : 
_entendu parler du fameux Schroepffer, qui, dans- noë 
contrées &t prefque dass toute l’Allemagne , a tant fait 
de bruit. Ce caffetier, prétendu réformateur de l'Ordre 
des Francs-Maçons, vient à Drefde , où, au moyen de 
certains phénomènes, il fit tourner la tête à des Princes , 
à des miniftres & à bien des perfonnes dont il avoit l’a- 
drefle de fafciner les yeux, & qui lui attribuoient des 
dons extraordinaires de la divinité, pendant que le doc- 
teur Crufius, plus ‘heureux dans l'explication de la mé- 
taphyfique que dans celle dé l’apocalypfe, le prit pour 
un émiffaire du Diable , qui, par fa magie, confondoit 
l'efprit des humains. Il n’étoit cependant que bon phy- 
ficien &. trompeur hardi, qui, dans fes aflemblées noc- 
turnes, pour lefquelles il faifoit de longs préparatifs , où 
il n’admettoit que des élus & raffembloit force miroirs 
& lumières , fut produire de certaines formes que l’ima- 
gination des afhftäns , échauffée par le punch qu’on y bu- 
voit &t par toutes fortes de fimagrées religieufes , prirent 
pour des ames évoquées de l’autre monde , dont il foutenoit 
que tous les ‘habitans étoient à fes ordres. J’ai parlé à 
quelqu'un qui, y étant préfent, a eu le courage de pañfer 
lé doigt par une de ces figures ou ombres. Il m’a dit 
- qu'il fentit d’abord un grand coup éle@trique , mais l'ayant, . 
quelque temps après, lorfqu'il fuoit & que fa main etoit 
humide , paflé ,une feconde fois, le coup étoit bien moins 
fort; ce qui femble prouver que l’éleétricité entroit dans 
ces opérations, & que ce n'étoit qu'une magie fort natu- 
relle. Le dit Schroepffer , après avoir excroqué bien de 
l'argent à fes fe@tateurs, alla à Leipfck, & s’y tua d’un coup 
de pifloler. Ce fuicide, que fes amis regardoïent comme 
une fuite malheureufe de l'abus qu'il avoit fait des dons 
que Dieu lui avoit o@royés, fut, avec plus de raifon, 
expliqué par d’autres comme l'effet du défefpoir où l’avoit 
mis la crainte que fes impoñtures ne fuffent découvertes , 
attendu que les fommes immenfes qui afluroit que les ef- 
pris apporteroïent inceflamment , n’arrivoient pas, &t que 
dans un coffre qui, felon lui, devoit renfermer de grands 
tréfors, & qu’un curieux avoit eu l’audace d'ouvrir, il ne 
s’étoit trouvé que de vieilles paperafles. Les hommes font 
‘ naturellement portés à croire au merveilleux & à le débiter , 


s 


Ç( 1or ) 

ce qui eft la fource du nombre d’exagérations & de men. 
fonges. Par la même raïfon, on faifit avec empreflement 
les circonftances qui frappent, fans faire attention à 
celles qui rendent la chofe explicable. Les moins crédu- 
les .ont rarement l’occañon de faire les recherches. nécef-. 
jaires ; quelquefois ils en font même empêchés par des 
ordres fupérieurs qui fuppriment tout ce qui a rapport à 
une apparition qui pourroit allarmer les perfonnes dont 
on croit qu'elle menace les jours. La Reine de Pruffe vient 
de donner un pareil ordre , à l’occafion de la femme blan- 
che, qu’elle , aufñi bien que fes dames, croyent avoir 
vue, & qui paroït, dit-on , toutes les fois que quel- 
qu'un de la famille royale doit mourir. Tout s'occupe. 
a@uellement de cette femme blanche, dont on n'a Jjuf- 
qu'ici pu parvenir à découvrir la chauflure , ce qui ef très- 
important , vu qu’elle fe préfente en bottes pour annon- 
cer la mort d’un Prince, &. en pantoufles pour celle d’une 
princefle. On a tiré fon portrait du temps de Frédéric pre- 
mier, & on trouve que fa phyfionomie n’eft pas changée 
du tout, ce qui prouve que les femmes de là haut fe con- 
fervent plus long-temps que celles d'ici bas. Je n’ai jamais 
vu de fpeétre , & j'avoue que tous ceux qui prétendent 
en avoir vu, ne m'ont pas parus" des témoins 1rrécufa- 
bles , fans compter qu'ils n’ont pas eu la hardiefle de tou- - 
. Cher & de bien examiner l'objet qui fe.préfentoit à leurs 
yeux. On ne connoiït que trop les effets de l'imagination 
qui, quand elle s’échauffe , tranfporte pour ainfi dire aux 
fens extérieurs les objets qu’elle conçoit intérieurement, 
de: manière que l’homme fait. ilufion À fes propres fens. 
- Je foupçanne que le bon vieux Gleditfeh , à Berlin, a été 
dans ce cas, lorfqu'il a cru s’appercevoir à l'académie de 
la figuré du défunt préfident. Ï1 s’y trouva feul, pafla dans 
une chambre attenante ; & rentrant dans la falle, il n°ÿ 
vit plus rien. Lorfqu’il revint au logis , 1l avoua à fa femme 
- qu'il avoit -été-faifi de- frayeur, & par conféquent hors 


. d'état. de. s'approcher du prétendu fpeétre , & de-le bien 


examiner. Les enthoufaftes , fur-tout, dans l’efprit def- 

. quels il y a plus de chaleur que de lumiere, font fujets 

à de pareilles vifions. Îl faudroit donc, pour conftater la 

| vérité d’une apparition, le témoignage de plufieurs per- 
3 . 


102 ) 
fonnes eouragéufes, Biel. organifées & véridiques, qui 
l'euffent toutes vu À la fois, & examinée de fang froid ; 
& j'avoue que jufqu'ici je ne fache aucun fait qui ait été 
prouvé de cette manière, Qu'il me foit donc permis, fans 
que je veuille , ‘comme je l’ai dit, nier la poflbilité de la 
chofé , que j’ofe douter de la vérité des hiftoires qu'on 
débite , jufqu’à ce que j'en fois convaincu par des preuves 
telles que je crois pouvoir les exiger, par les raïfons ci- 
deflus alléguées. Je m'apperçois, trop tard, à la vérité, 
qu’au lieu d’une lettre j'ai fait une differtation. Pardonnez , 
Monfieur , fi ma prolixité vous a ennuyé; la richeffe de 
la matiere m'a entraîné. Mes yeux font fi foibles, que 
je tuis obligé de diêter ; je ne puis pas même relire ce 
qui a été écrit ; votre indulgence excufera les fautes. 
J'ai l'honneur d’être avec une confidération infinie , 


Monfieur , &c. 


NOTE XV: 
LOrdre des Chevaliers & Frères Initiés de lAfie. 
Page 67. 


Cr Ordre vient d'être connu tout nouvellement par 
deux petits ouvrages (1) : fon origine. paroît très-moderne, 
Le premier qui en fit la découverte, fuppofé qu'il prit 
naïflance à Vienne, Leur langage eft hiéroglyphique thef- 
falonique. Ce nouvel Ordre, fi peu connu REbord s'eft 
cependant déjà étendu depuis l'Italie jufqu’en Ruflie. Les 
hiéroglyphiques paroiffent. tous être pris de l'hébreu. La 
direction fupérieure s'appelle Ze petir & confiant Synédrion 
de l’Europe. Les noms des Employés, par lefquels ils fe 
=" 


C1} L. Nouvelles authentiques des Chevaliers & Frères loitiés de l'Afe, 
pour l'examen des Francs-Maçons. 

IL. Reçoit-on, peut-on recevoir des Juifs parmi les Feancs-Maçons ? 
Occañonnés par l'ouvrage d’un Anonyme, pour l'examen des Francs- 
Magçons. \ 

Nouvelles authentiques de l'Afie, par Frédéric de Bafcamp, nommé 
ZLaxapoloki. 


us (193) 

dérobent à leurs inférieurs (2); font hébreux. Les mar- 
ques du troifième grade principal font Lurim & Thumin, 
qu'il faut porter, attachées à la poitrine, defquelles l'an- 
cien & véritable ee original fe conferve à Vienne. Cette 
dernière notion eft fur-tout agréable dans ce moment où 
lon a de nouveau difputé fur la véritable forme de ces 
ornemens facerdotaux. Voici encore quelques détails du 
premier livre , qui contient les loix, les ftatuts , &cc. Déjà 
l'Ordre envoie voyager fes apôtres. L’habit confifte dans 
des haut-de-chauffes & veftes à Pefpagnole; le manteau 
eft, d'après les différens degrés, noir, noir & blanc- 
Pourpre. | 

Le triangle & la croix différent également. On reçoit fans 
égard à la naiffance & à la religion, chaque honnête homme 
qui croit en Dieu & le confeffe publiquement. On exige 
feulement qu'il ait paffé les trois premiers grades de la Franc- 
Maçonnerie dans une Loge de S. Jean ou de Melchifédech. 
Il eft connu que les Loges de S. Jean ne font que pour les 
Chrétiens: celles -de Melchifédech, toutes aufli bonnes &c 
conformes à La loi , exiftent ,en grande quantité, en Italie, 
en Hollande, en Angleterre, en Portugal, en Efpagne, 
& reçoivent des Juifs, des Turcs, des Perfes & des Ar- 
méniens. Cet Ordre eft pour-toute l'Europe deftinée au 
grand but de l'union. Les infirmes de nature , boiteux, bor- 
gnes ne peuvent, fans difpenfe, parvenir aux grades éle- 
vés ( comme la prêtrife ). L'Ordre a les véritables fecrets 
& les éclairciflemens moraux & phyfiques des hiéroply- 
phes du très-vénérable Ordre de la Franc-Maçonnerie. Il y 
a cinq degrés de l'Ordre, fous les noms fuivans: les 
Chercheurs , les Souffrans, ceux-ci ne font que des degrés 
d'épreuves; après viennént les trois: principaux , Les Che- 
valiers & Frères Initiés de l’Afie en Europe , les Maîtres 
des fages , les Prêtres royaux, ou véritables Frères Role. 
croix, ou le grade de Melchifédech. 


(2) Au furplus, il eft ardonné que les mêmes-noms reftent dans 
TOrdre, » fi un Frere meurt, fon nom & fa place reftent à celui qui 
le remplace ; ceci augmente l'impofñbilité de connoître l'individu qui ef 
caché fous telle dénomination, 

C4 


104 ) . 

Quand l'on eft rarQ au degré principal , on ef. 
obligé, par fon ferment, de refler & de vivre dans l'Ordre, 
d'après les loix. Le Synédrion confifte en foixante & douze 
membres. Le nombre du troifieme degré principal eft auff 
fixé à foixante & doûze. Mais le Synédrion a auf ces 
détachemens, l'un de trois, l’autre de cinq , un de jept 
Ë un autre de neuf. On paye à la réception deux ducats &c 
une contribution d’un florin par mois.La lettre de conflitution 
pour la mañtrife coûte fept ducats. Pour une Maïtrife fu- 
périeure , douze ducats. Pour un chapitre provincial, vingr- 
cinq; & pour un chapitre général, cinquante ducats. Le 
plis effentiel, ce font les points de foumiflion qu'un 
Frere Initié doit figner envers le Synédrion. 

Les titres de ce dernier font: 

Les Supérieurs en dignité , mérite & fagefle, Peres & 
Fieres des fept Eglies inconnues de l’Afe, pourvu que 
les Peres même ne loient pas inconnus. 

L'Icitié promet une parfaite foumiffion & une vérita- 
ble & inaliénable obéiflance aux loix de POrdre. Comme 
tous les myftcres de l'Ordre font une véritable lumiere , 
il promet de les fuivre fidelement , à eux qui, ne lui font 
pas encore connus ,.jufqu’à la fin de fa vie, fans ja- 
mais demander qui les lui a donnés ( 1 }, d'où ils font 
veaus, d’où ils viennent effcétivement, d’où ils viendront 
à l'avenir; car quiconque voit la clarté de la lumiere, 
ne doit. pas. s'inquiéter d’où elle tire fon principe. El 
promet de ne perfécuter aucune des différentes branches 
de la Franc-Maçonnerie , mais d'aimer & d’honarer tous 
les .Freres des différens fyftêmes, & de leur faire 

lu bien à, tous, quelque, différens qu'ils foient. Ceci 
marque le grand .but de l'union. On doit. tolérer aufh 
Jes différentes feétes, qui pourtant entre elles, fe traitent 
d'hérétiques, & pourroient être diffamées & perfécutées. 


CN 


C5 . + 


(4 Qui.a donné à l'Ordre ces (foi-difans ) fecrets ? Voilà la grande 
& captieufe queft:on pour les Sociétés fecrettes. Mais auf l’Ininié qui 
refle & qui coit rcficr. éternellement dans l'Ordre ne l'apprend. jamais. 
Il n'ofe pas feulcnent ïe demander ; il faut qu'il promette de ne !e 
Jamais demancer. De cette maniere, ceux qui font participér aux fecreis 
de l'Ordre demewent maîtres. | 


, 


| 10 

Il déclare plus loin que Ge MR fes forces il protégera , 
& travaillera avec autant d’aétivité que d’honnéteté, à 
l’aggrandiflement du très-vénérable Ordre des Chevaliers 
& Freres Initiés de l’Afñe, d’en foutenir les membres 
étudiés. Il promet encore d'inftruire fans délai, avec vé- 
rité & honnêteté , le vénérable Ordre, le très-refpeéta. 
ble petit conftant Synédrion, le Chapitre général de 
l'Ordre, le Chapitre de fa province. Les Grands-Mai- 
tres deftinés au grand but de l'union, reftent maitres & 
font fürs de leurs fecrets, qui ont direétement rapport 
à Jeur Ordre. Ceci eft ün point remarquable. Ainfi, il 
exifle pourtant encore des fecrets dont les chefs qui pof. 
fedent tous les véritables myferes ( comme 11 eft dit plus 
haut ), ne favent rien, & que chaque Frere qui en ap- 
prend quelque chofe ; eft forcé de leur rapporter. De 
cette maniere, ils pourront peut-être foutenir avec com- 
modité leurs titres de prépofés Les plus’ haues'& fupérieurs 
en fageffle, car ils apprendront bien à-peu-près tout ce 
qui: parviendra à leur connoiffance, Comment un bon 
Frere ferupuleux ne préférera-t-il pas de faire trop plutôt 
que trop peu ? Il a donc été obligé de promettre de dé- 
foncer tout Ce qui pourroit avoir rapport avec l'Ordre, 
mais qui , dans l'enchaînement des chofes, peut toujours 
prévoir fi un événement un peu remarauable n’aura pas 
d'influence fur une autre chofe remarquable &t facrée. Pour 
cela, il faut que les notions foient données fans délai ; &c 
comme :l n'y a pas affez de temps pour réfléchir, on 
prend le paru le plus für, & l’on demande äu fagé pro- 
feffleur des véritables myfleres tout ce qui peut y avoir 
le rappoit le plus ‘éloigné. Oh , que de jongleries! 

‘Outre ce premier ouvrage que nous venons de citer, 
qu, comme l’on voit, contient des dépoñtions & des 
faits, de même qu’une préface remarquable , il en paroit 
un fecond , écrit àvec beaucoup de véhémence, cù l'on 
-ne nie pas l’auchenticité des aétes rapportés , mais .feule- 
ment on fe moque de la publicité, qui pourtant eft fi 
uuile; 8 à la page 14, on donne, d’après des fuppofi- 
tions, un plan du fiflême des Initiés, ce qui, fans 
_ doute, romme l’affume cet autebr, doit faire que ce 
{; flême eft plus approuvé que, blâmé. Cet écrit ne con« 


« 


: + (106 ) *: ; 

tient que deux points remarquables. Sans doute les Juifs 
peuvent être reçus parmi les Francs-Maçons, (ce que. 
nie Pautre Anonyme en citant les Loges de Melchifédech } 
pour preuve, on dit que le Juif de Hambourg, David- 
Moyfe Hertz, a été reçu à la Loge de Calcédonie à 
Londres; ce que l’on a prouvé par un témoignage de la 
grande loge Angloife, du 26 Juillet 178 7. 11 dit aufñ qu'il 
n'y a que le premier article de l'ancien livre de confti- 
tution, compolé par ordre du Frere Duc de Montague, 
par le Frere Jacob Anderfon, & imprimé à Londres en 
2722, qu demande qu'un Franc-Maçon ne connoiffe les 
trois grands articles de- Noé, à quoi on ajoute expreffé-" 
ment qu'il n'eft pas néceflaire de profefler la Religion. 
Chrétienne. Cet auteur dit.encore , que ce ne font pas 
feulement les Loges conftituées de l’Angleterre qui foient 
conformes à la loi. L’autre Anonime avoit trouvé. parmi 
les papiers qui concernent l’Ordre des Initiés de l’Afe , 
ladrefle de M. /e baron Ecker de Eckoff a Schlefwig. Son 
adverfaire aflure très-bien connoître M. le Baron, & fon 


Se... © 


! 


| Cio7 

Cet. Ordre s'appelle depuis aelques annees (du moins 
depuis 1786) l'Ordre de Saint-Joachim. | n’y a peut- 
être que quelques Leéteurs qui connoiffent une relation 
imprimée de cet Ordre, des extraits de fes ftatuts con- 
fignés dans le Journal Eccleique (Lubek gr. 8) fe- 
cond cahier 1785, à la page 1 &tfuivante. Selon ces no- 
tices, l'Ordre a été établi à Leutmeris en Bohême en 
1756. À la page  , on trouve les cérémonies de la 
réceprion. La proceffion va à la chapelle de l'Ordre, le 
Candidat refte à la facrifties les Chevaliers entrent dans 
la chapelle, où l’Eccléfiaftique tient ün' difçours. Après 
cela on introduit le Candidat, & on lui demande fi c’eft 
encore fa libre volonté, & fi il veut férieufement entrer 
dans l'Ordre; après l’avoir affirmé, on l’exhorte à ré- 
fléchir mûrement, & on le reconduit. Ramené après ce- 
la, queftionné encore & reçu après, il fait ferment & 
reçoit l’habit de l'Ordre ; à la fin on chante le Te Deum. 
Page 10 on dit: ‘ Lo 

» Les Membres Proteftans dé l'Ordre doivent fortir 
de a chapelle jufqu'à ce qu’on commence le Te Deum.» 
Ainfi, À juger: d'après ces paroles; ‘ils n’ofent pas fe 
trouver préfens pendant que 1 Grand-Waître exhorte 
le Candidat, ni quand celui-ci fait fes proteftations &c 
fes fermens fur fes obligations à’ remplir.” Cette différence 
forte pour un Ordre qui confifte dans des membres des . . 
deux Religions. | oo | 

Un. Ordre fans nom où cérémonies , duquel on paroït 
fe fervir de l’'Harmonica. La chofe eft finguliere , &c les 
détails fl intéreffans, que mes Leéteuis les verront avec 
“plaifir extraits d’une petite brochure. M. Rollig (i ) vient 
de faire imprimer à Berlin un fragment {ur l'Harmonica , 
dans lequel aff fe trouvent des lettres antérieures écrites 
"depuis plufieurs années. Les deux premieres font datées 
de Viènne, En voici une trés-remarquable. CS 

« Vous m'avez procuré, par votre recommandation à 
M. N. Z. une connoiffance très-intéreflante ; il parut dé- 


{1} Que l'on voie une defcription préférable de fon Harmonica dans 
le Journal, 1787 Février, page 175.  * 


. (Cro8) 

Jà être averti de mon arrivée ‘ou par vous où par un 
autre. L'Harmonica eut toute fon approbation. Il me 

parla de certains Effais particuliers, dont je ne compris 

rien. Ce n’eft que depuis hier que bien des chofes me 
font devenues compréhenfbles; & je ne doute. plus de 
la raïifon qui me fit fi bien recevoir. Hier vers le foir, 

il me mena à.fa campagne, dont l'arrangement, fur- 

tout celui du jardin, eft extrêmement beau. Des tem- 

ples, des grottes, des cafcades, des labyrinthes ; des 

fouterrains, procurent à l'œil tant de diverfités ,. qu’on 

en eft enchanté, Un mur très-élevé qui entoure tout ce- 

ci, me déplut uniquement. Il dérobe à l’œil une .vue 

enchanterefle. J’avois été obligé de prendre l’Harmonica 

avec moi, & de promettre à M. N. Z. de jouer feu- 

lement quelques . minutes dans ün endroit marqué dès 

qu'il me feroit figne. Pour attendre cet inftant , il me ime- 

na, après m'avoir tout montré, dans une chambre fur 

le devant de la maïfon; il me quittoit me difant que les 

arrangemens d’un bal & d’une illumination .exigent né- 

ceffairement fa préfence, Il étoit déjà tard, & le fommeil 

paroifloit vouloir me furprendre, quand je fus interrompu par 
l’arrivée de quelques carolfes. J'ouvris la fenêtre , je ne dif- 

tinguai rien ; mais Je compris moins encore le chuchotage 

bas & myftérieux des arrivés. Peu après le fommeil s'em- 
para effeétivement de moi; &c après avoir dormi à-peu- 

près une heure, un Domeftique vint m’éveiller, qui s’of- 

frit de porter mon inftrument, & me.pria de le fuivre. 
“Comme le Domeftique courut beauçoup & que je mar- 
<hois lentement , il s'enfuivit que J’eus le temps (la cu-. 
riofité me preffant) de fuivre les fons fourds des trom- 

pettes, qui me parurent fortir de la-profondeur d’une cave, 

Repréfentez-vous ma furprite ? quand:ayant defcendu 

la moitié de l’eicalier , je visun caveau dans lequel on mit, 

pendant qu’on faifoit une mufique de deuil, un cadavre 

dans-un cercueil; à çôté il y avoit un homme tout habilé 
de blanc, mais tout rempli de fang ; auquel on ferma une 
veine au bras ; excepté les perfonnes qui prêterent du fe- 
ours, les autres étoient toutes enveloppées de longs man- 
feaux noirs & avec l'épée nue. À l'entrée du caveau, je 
vis: des monceaux-de -fquelettes d'hommes entaffés,, les uns 


fr 
Le 


D 


€ 109 ) . 

fur les autres, & lillumination fe fit par des lumieres dont 
1a flamme reflemble à l’efprit-de-vin brûlant, ce qui aug- 
mente l'horreur de cet endroit effrayant. Pour ne pas per- 
dre mon Conduéteur, je me hâtai de retourner. Je le 
trouvai qui précifément rentra par la porte du jardin, quand 
J'y arrivai. Il me prit précipitamment par la main, & m’en- 
traîna avec lui. Jamais je ne vis rien qui me rappelât les 
fables d’un monde chimerique , comme mon entrée au jar- 
din. Par-tout fe répandit une clarté, des lampions fans nom- 
bre, le murmure des cafcades éloignées, le chant desrof- 


fignols artificiels, l'air embaumé que je refpirois, quels : 


prefiges ! & que falloit-il de plus pour me.croire tranfporté 
dans ces régions enchantées / On m'aflñigna une place der- 


riere un Cabinet de verdure, dont l’intérieur étoit divi- 


nement paré, dans lequel on tranfporta peu après quel- 
qu'un évanoui (1), & toute de fuite on me fit figne de 
jouer. Comme j'étois alors plus occupé de .penfer à moi. 
qu'aux autres , beaucoup de chofes fe perdirent pour moi, 
je pus cependant obferver que l'homme évanoui revint à 
lui, après que J’eus joué environ une minute, & qu’il de- 
manda, avec une extrême furprife, où fuis-je? Quelle. 
voix entends-je ? des jubilations d’allégreffe ; accompa- 


gnées de trompettes & de tymbales, étoient la réponfe 3; 


on courut aux armes, & l’on s’enfonça dans l’intérieur 
du jardin, où tout le monde fut perdu pour moi. 

Je’ vous écris ceci après un fommeil court & interrompu, 
Si je n’avois pas pris la précaution de noter cette fcène 
dans mes tablettes hier avant de me coucher, je pren- 
- drois le tout pour un fonge aujourd’hui. Adieu. ,, 

Où eft l’homme ferme & inébranlable, qui, après de 
longs préparatifs, une longue attente, une imagination 
exaltée, puiffe refter de {ang froid devant de telles.fcènes, 
&t qui ne vit point dans un moment où la réflexion doit 
néceffairement le quitter, tout ce que fes maîtres, en l'ini- 
tant, voudront lui faire voir & entendre , que ce foient 
les génies du ciel ou de l’enfer. 


(1) Vraifemblablement celui qu'on avoit faigné dans le .ccaveau, je 


ne puis cependant pas l'aflurer. Les habillemen: étoient fuperbes &. 
agreables, pour la forme & la couleur. Je ne pus rien reconnoitre. 


LS 2 


({ 110 ) 

Sans m'étendre davantage là-deflus, je citerai encore 
un Ordre ou une Œuvre magique &t citation d’efprit, où 
Von fe fervit de l’Harmonica comme à: Vienne. 

: Quand on fit, il y a trois ans, dans le Journal de Ber- 
lin, mention de la force que cet inftrument enchanteur 
avoit fur l'imagination à l'occafion de Mefmer qui s’en fer- 
voit pour agir plus.fortement fur fes Convulfionnaires, on 
a parlé de cela fuperficiellement (1). Car depuis long-temps 
le protocole de Lavater & l’eftampe étoient connus ici. Mais 
quoique Lavater penfe aflez mal des Berlinois , ils n’ont 
pas voulu publier ces papiers ; 1ls ne lui faifoient aucunement 
honneur ; lui feul &t fes fidèles amis les ont fait circuler. Ils 
font imprimés maintenant pour être connus, jugés par un 
chacun; mais non à Berlin. Je ferai feulement encore men- 
tion de quelques paroles de M .Roellig, prifes de l'ouvrage 
que mous avons cité, page 17. » Ce que l’'Harmonica peut. 
devenir entre les mains de la fourbérie & du fanatifme, je 
n’ai pas befoin de le dire. On a déjà commencé à en faire 
ufage ? L'Allemagne le fait. Cette gravure, remplie de ca- 
raétères myftiques, de chiffres, de barbarifmes, avoit le 
nom d’une chimère fantaftique , l’'Harmonica. En veut-on 
d’autres preuves, qu’on demande l’hiftoire de notre temps; 
élle parle bien haut de chofes que je trouve prudent de taire. 
L'hiftoire eft telle qu'elle fuit. Le Comte F. de Th. à V. 
connu comme un des plus aimables Seigneurs, du plus noble &c 
du meilleur caraëétère, qui n’a contre luique trop de penchant 
aux chofes myftiques & fecrettes , parut à certaines perfon- 
nes attives , tant à caufe de fa naïffance que de fa façon de 
penfer & de fes liaifons, un fujet d'aflez grande conféquence 
pour s’emprefler autour de lui & mettre à profit fon pen- 
chant à la myfticité. On employa pour cet effet, comme 
on a coutume de le faire en pareil cas , un A vanturier très. 
ordinaire. Jadis 1l avoit été Joueur de gobelets ; alors il 


à 


(x) 1785, Janvier, page 21, où l’on dit dans la note : Plufeurs 
Leéteurs fe rappelleront peut-être à cette occafion d’avoir eu une fa- 
meufe eflampe magique de l'Allemagne méridionale , fur laquelle fe 
trouve l'Harmonica. Protocole de Lavater fur le Spiritus Familiaris Gobli- 
done , avec des pièces ajoutées & une eftampe. Francfort & Leipfick, 1787, 
fix feuilles , grand in-80. ° | T° . ° ° 


11: 

portoit fur lui un aliina denis Le Comte même le re- 
connut pour un ignorant &t un mauvais fojet. On le fit paf- 
£er pour l’organt d’un efprit ; il fut très-eflimé malgré fon 
incapacité &t fa baflefle. [1 entendit l'efprit Gablidone, qui 
parla par lui &c lui diétoit ce qu’il devoit répondre. Il étoit 
depuis longues années dans d’étroites connexions avec lui 
Il avoit ( depuis fon #rca ) une efpece de connoiflance in- 
tuitive de fes formes, &t pouvoit en outre s’appercevoir 

uand l’efprit baifoit l'écriture magique du nom de Jéfus. 

Comme il fit fouvent, ) Cet Impofteur , qui parloit tou- 
jours de chiffres , fut appelé le Calculateur. 

Gablidone étoit l’ame d’un Cabalifte Juif, mort encore 
avant la naïflance de Jéfus-Chrift, qui avoit été perfécuté 
de fon père, à caufe de fes occupations magiques & qui, 
dans un tranfport de colère, avoit levé le-glaive magique 
{1) fur lui. C’eft pour expier ce crime que le pauvre Ga- 
blidone ( comme il fe nomme lui-même } eft obligé d'être 
au fervice de huit calculateurs , pendant beaucoup de fiè- 
cles , & de répondre à toutes leurs queftions. Il exifte fept 
de ces efprits ferviables. L'un a fervi Maliomet, fous la 
figure d'une Colombe ; l'autre eft attaché à l’oracle de Del- 
phes. Le Roi de Prufle, Frédéric II, doit aufhi avoir eu un 
de ces calculateurs, qui, pendant la guerre de fept ans , ki 
_ a rendu de grands fervices. Les efprits lui ont été très-atta- 
chés dans les commencemens ; mais le quitterent enfuite À 
caufe de fon incrédulité, Ce pauvre Gablidone donna ainfi, 

ar la bouche des calculateurs, des leçons fuivies au Comte 
& à fes amis, à l’un pendant douze, à l’autre pendant 
dix ans. Ces leçons étoient toujours accompagnées de beau- 
coup de cérémonies , de même que d’agenouillemens , priè- 
res, récitation de pfeaumes: ici, l’on eut des révélations 
très-intéreffantes, P. Ex. où étoient reftées les chofes per- 


. 


() Ceglaive, dit-on, tue dès qu’on l'élève contre quelqu'un, fans tou- 
cher l’homme ; l'eftampe le repréfente appuyé contre l'Harmonica , & mar- 
qué du chiffre 45. Ce chiffre paroït fouvent fur la planche , & s’explique. 
comme l'on fait, d'une manière très-remarquable, Ce glaive feroir donc 
très-redoutable dans la main de ce nombre. Tout près il y a le pfeaume 

178, verfet 7 : Le Seigneur eft avec moi pour me foutenir , & je. verrai 
SW joie aux enngrais. 


L 


112 ) | 
dues (1); quel étoit l’état L morts. Quelques-uns fe croyent 
entre deux rochers; &t s’imaginent qne ces rochers s’avan- 
çant toujours , les réduiront à l'épaiffeur d’une feuille de pa- 
pier. L'Empereur François a été chargé fans qu'il fe fou- 
vienne de fa dignité, de Pinfpeétion de toutes les coquilles 
d’efcargot , depuis le nord jufqu’au fud, dant il s’acquitte 
avec toute la dextérité poffible. L’efprit leur envoya encore 
trois particules véritables de la croix de Jéfus-Chrift, qmi 
avoient la vertu de faire difparoître & perdre bientôt, dès 
qu'ils y touchoient, tous bois de crucifix fubfitué. Il fit 
auf préfent, au Comte, d’une ferviette fale , dans liquelle 
1l y avoit la marque de la main brûlée d'une fubflance invi- 
fible. Il leur découvrit que les véritables noms des Mages, 
qui vinrent à la Crèche de notre Seigneur, n'étaient pas 
comme l'églife avoit cru jufqu'ici, Galpar . Melchior, Bal- 
tazard ; mais Vrafapharmion, Melchifédech, Baleatfirafaron. 
L’efprit de Gablidone accorda encore deux grandes faveurs 
aux deux amis ; l'une étoit fon propre portrait; l’autre de 
les recevoir dans l’o-dre des Mages. Pour ces deux chofes, 
heaucoup de prépäratifs étoient néceffaires. Pour la peinture, 
il fallut mettre du papier , des couleurs, des pinceaux der- 
rière un écran. Ceux qii étoient dans l'attente, prièrent Dieu, 
commencèrent à chanter , au fon’ de la cloche, qui donne 
le fignal pour la prière , le cinquante feptième pfeaume de 
pénitence ; la conjuration fe fit, &t ils entendirent , derrière 
l'écran, un petit bruit, crurent voir l'ombre d’une petite 
main ; quand tout fut tranquille, ils approcherent & trou- 
_verent un portrait fale, mal pet , (peut-être vieux & mis 
À futtivement } femblable à celui d’un prêtre catholique (2). 
11 fallut bien plus de préparatifs pour la réception, & f 
quelque chofe avoit été négligé, il falloit recommencer 
tout de nouveau. On auroit de la peine à croire combien , 
pendant les opérations ,. une force magique affoiblit la mé- 


(1) I! refufa l'explication fur les affaires volées, car, difoit cet efprit 
d'un Juif, il ne convient pas au Chrétien de faire des recherches fur les 
voleurs. Ce qui pourroit les mettre dans la tentation ou de s'en venger, où 
de demander la reflitution de ce qui a été pris. | . 

(2) Ua habit noir, avec une fraife blanche , tombant fur Les épaules , une 
_ figure de Viflonnaire, une calote noire fur le fommet de la sête. 

‘ mOIre 3 


‘ 119 ) d 
moire , ( on auroit dû ere qu'elle feroit plutôt fortifiée } ; 
il reçut des confeflions, des liftes de péchés, chacunes 
étoient écrites fur un papier différent; des prieres, des 
pfeaumes devoient précéder. À la fin parut une boule creufe, 
faite d'os , dans laquelle fe trouverent les marques de l'Ordre, 


qu'on étoit oblige de porter fur la poitrine nue. Les voilà : 


donc arrivés au plus haut degré de la magie ; ils n’étoient 
plus étrangers ou témoins, mais des citoyens. Le Calcu- 
Jateur étoit obligé de céder au Comte , fon talifman d’étain. 
Hélas ! tout n’étoit cependant pas fait. Ordinairement dans 


LS 


ces chofes-là, quand on croit être tout prêt, lé dernier. 


point Mmportant vous manque. Îl ne falloit plus qu’une 
inftruétion de magie pour parvenir à la dignité-de maître, 
ou de calculateur. Le Jongleur étoit mort depuis douze ans 
feulement , mais pourtant trop tôt; à préfent il faut obtenir les 
léçons qui manquent , d’un autre Mage appelé Maffon ; 
mais hélas ! depuis long-temps on cherche ce Maffon fans 
pouvoir le trouver. Ne croit-on pas lire une fable du Comte 
de Gabalis. Eh bien ! voilà les chofes qu’on adopte , avec 
avidité ; de nos jours, qu’on traite de faintes Quiconque 
n'étouffe pas ces folies dans leur principe, fera indubita. 
blement entraîné jufqu'à la fin. Aufli n’eft-ce que la pre- 
miere réfiflance d’une raifon faine , qu’on fe propofe d’a- 
vancer, en éclairant ce monde. Tandis qu’une philofophie, 
auf paradoxale que la moderne, fe cache fous l’enthoufrafme, 
pour induire Fefprit à chercher les grands génies fous le 
charlatanifme , & la profonde fagefle dans des abfurdités. 
C’eft de cette mantere que Schoeffer & La vater font un tort 
infini. Quand le bon, l’aimable Comte de Th. demande 
au dernier, des éclairciflemens fur la fainte cabale, ou 
véritable magie , bien loin de fe donner la peine de lui 
démontrer la folie de telles-fciences , la fourberie des Infti- 
tuteurs, & le danger de fe mettre en liaïfon avec eux ; 
il écoute avec avidité les abfurdités qu’on veut lui raconter 
de Gablidone & de Maffon , en fait un protocole & l’envoie 
à fes Partifans (1), fans ajouter un mot d’exhortation 


\ 


Ca 


un | 


| (x) Peut-être fi cteft Pfeuniger qui l'a copié & fait circuler , on voit 
bien que cela revient au même, Lavater l'écrivit en 1781. 


(114) 
contre cette fuperflition magique. Il contemple & dépétnt 
la petite image qu’on lui a porté à Zurich, que Île foi- 
difant efprit devoit avoir peint ; il dit dans fon protocole 
( page 51) que le deffin en eft tout autre que ne l’auroit 
fait un homme ordinaire qui eût été Peintre. 

Pour inontrer toute la folie que cette magie enfeigne, je 
copierai quelques morceaux des papiers que l'efprit a diété. 
» Page 66, au fecond degré font les hommes qui n’offenfent 
jainais leur créateur ni dans fa majefté, ni dans fa divinité. 
Pour que tu fois informé de ces mots principaux, faches 
que la majefté, c’eft quand les trois fources parfaitement 
magiques, fans commencement & fans fin , font réunies 


dans un être, & ne font plus qu’un corps de h vifible & 


invifible fubitance. Si un humain offenfe avec deflein le 
père, avec fa volonté le fils , & par l'exécution le faint ef- 
prit , alors il pêche contre la majefté réunie ; il eft perdu, 
parce qu'aucune partie ne refte inviolée. Vous nommez de 
pareilles infractions des péchés mortels; à parler vulgaire- 
ment, cela peut pafler. Quiconque voit ce que veut dire urr 
péché mortel, dira qu'il a péché contre la majefté; mais 1l 
n’y a que ceux qui font initiés dans les études fecrettes, & 
qui jamais ne donnent à aucun fouveram du monde , le titre 

e majefté , car le nom vient d’une parole divine de Mage. 
Mon Roi Frédéric le fait bien , lui qui n’eft guéri que par 
ces hormes adonnés aux chofes furnaturelles. Recoit:il une 
fupplique avec fes autres titres, fahs celui de majefté ? Le 
fupplant eft d’abord introduit ; car il apperçoit par- qu'il 
a reçu des inftruétions magiques. En fecond lieu, ce que 
vous appelez un péché veniel ; je le nomme une violation 
de h'divinité. Alors chaque ‘fource eft ifolée'& n’a de com- 
munication que.par de très-minces veines , .de-manière que 
quand on jette un ,péétfé dans la fource du pète , la fource 
du faint efprit ne s’en rellent pas. ‘La fource du fils eft du 
fang , & élle foulage tout. L'homme reçoit la grace & fe- 
cours , le rédempteur a fait ce qu'il devait. Cet äbrégé peut 
Pinfiraire à méttre la diférence entre ces-deux mots princi- 
paux dans la nécefñité. » 


Peut-être que M. Schloffer , d’après fa nouvelle manière , 
découvrira auffi un-tréfor ‘de fagelle , comme :il l’a trouvé. 


dans les Œuvres de Schwedemborg. Le ‘Leéteur -peut en 


. : ° ( its Ÿ. D .! e 
Éherchér là Preuve dans le Journal de Berlin. Jan. p: 734 
il ajoute encoré, Schwedemborg ne parôît fans doute qu’unt 
groflier vifionnaire (1) , fi l'on explique fes ouvrages Lt 
téralemenit. 

Il me paroît encore digne d’être remiarqué. 

Que Gablidone , tout comme Schwedemborg , prédit uné 
té-olution feligieufe & phifique, pag: 57 danè l’annéé 
1800 , «il fe fera , fur notre globe , une révolution très- 
temarquable , & il n’ÿ aura plus d’autre religion que cellé 
des patriarckes. à | 

2°. Qu'il parle ( pige 64 ) d’une majefté , Téra gram- 
imañque à la contemplation de laquelle parviendra l’'êtré 
élevé au prefnier degré de béatitude ; qu’ etpliqua à Ca- 
gloftro, Hagion ; Melion , Tetra grammaton , cbmime trois 
paroles faintes & arabes. 

3°. Qw’il fait la defcription de l’appañition da Seigneur 
fur la quatrième marche de l’autel; pag. 34. Son corps 
eft ceint au milieu d'un triangle ; fon éclat eft d’utie beauté 
inexprimable. L’angle conferve fa tougeur , fa fentence eff 
tourte , elle dit: Venise ad patres Ofphal. Âinfi encore des 
pères auxquels le Seigneut invite..::. Mais qüi font done 
ces pères ? Ofphal ? 

N. B.Il a fallu traduire cet artièle littéfalement: Sans celà 
le Leéleur n’auroit pas bien faif cet excès dé déraifons 


os te 


NOTE KVI 


[ny én d pàs un fur mille qui foit infiruil, Page 54 
Surrosons une ville habitée par ceht mille perfonries j 
‘il n'y en a feuletnent pas mille qui lifent, ingins encoré 
ÿ ena-til cinq.cents qui aient l'efprit cultivé, Âllez aùx 
Académies, aux Bibliothéques, voyez le, petit nombre 
d'Amateurs. Examiriez combien peu de gens aux Théà: 

| . a 


(1) Dans le Muféum Allcaiind, janvier 1788, Pi 


_@::16 ) 
tres favent ce qu'on y dit. Les Savans fe comptent 
fans peine; il n’y en a pas fix cents à Londres ou à 
Paris; à plus forte raifon cent dans la ville ptife pour 


exemple, 
LU EE EE) OT 
NOTE XVIL 


Peut-être encore moins qu’on ne croit. Page 7e. 
q 8€ 7 


Extrait d'une Lettre de M. P Abbé Graudidier, à Madame 
de... fur l'Origine des Francs-Maçons. 

Vous connoiïflez, fans doute, Madame, cette fociété 
célebre que l’Angleterre nous a tranfmife , & qui pot- 
te le nom de Francs-Maçons. Ses membres, répandus 
dans toute l’Europe, s’y font multipliés, & beaucoup 
plus peut-être que ne le demandoïient l'honneur , l'intérêt 
de cette fociéte. Je n'en ferai ici, Madame , ni l'éloge, 
ni la fatyre. Je ne rechercherai pas même les motifs du 
fecret inviolable qu’elle exige , -& du ferment particu- 
lier qu’elle y attache : je ne fuis pas initié dans fes 
myfteres, & je me trouve indigne de voir. la lumiere; 
j'ignore fi tout eft tranquille, comme dans la vallée de 
Jofaphat, où jamais femme n'a babillé : le beau fexe doit 
fe plaindre des loix rigoureufes qui l’excluent de voir Le 
Soleil, la lune & le Grand Maître de la Loge; c’eft une 
nouvelle injure que les hommes lui ont faite, en le croyant 
peu ‘capable de conferver un fecret, mais ils ont plus 
perdu que les femmes; ils fe font privés de ces plaifirs 
innocens , qui font l’agrément des fociétés par la douceur 
& les talens d’un fexe aimable. C’eft chez vous, Mada- 
me , qu'on en devoit chercher le modele. 

: J'avouerai encore que l’inftituteur de la fociété franc- 
maçonne n’a pas été un François; elle devoit répugner 
à fon cœur & à fon caratere, Je n’en chercherai pas 
non plus l’origirie dans la conftruétion de l’arche de Noé, 
qui fut, dit-on, u2 Maçon très-yénérable ; ou dans cel- 


(117 ) 
le du temple de Salomon, qui pañle pour le plus excel- 
lent Maçon. Je me garderai bien de fouiller dans l’hif 
toire des croïfades, pour y découvrir les premiers Ma- 
çons dans ces Barons croifés, qu’on fuppofe s'être dé- 
. Voués à l’art divin, & l’art royal de la reédification du 
temple , ou dans ces anciens militaires de la Judée, qu’on 
prétend avoir été nommés Chevaliers de FPaurore & de 
la Paleftine ( 1). Ces ridicules opinions , que les Francs- 
Maçons n'ofent même préfenter que fous le voile de 
l’allégorie , ne méritent pas d’être révélées par un pro- 
fane, J’ofe me flatter, Madame, de vous préfenter une 
origine bien plus vraifemblable; elle ne fe trouve, ri 4 
Porient, ni.a loccidenr. ...: la Loge effbien couverte , ainfi 
ce n’eft pas elle qui m'en fournira les preuves. Je n'ai 
- pas eu le bonheur de travailler dz lundi au matin jufqu'au 
Jemedi au foir; mais j'ai entre mes mains profanes des 
pieces authentiques, des aétes véritables, qui datent de 
plus de trois fiecles, qi font voir que cette fociété tant 
vantée des Francs-Maçons, n’eft qu'une imitation fer- 
Vile d’une ancienne & utile confrérie de vrais Maçons, 
dont le chef-lieu fut autrefois Strasbourg. La plupart des 
perfonnes de cette ville ignore cette anecdote; z0s Lo. 
ges Strasbourgeoifes ne feront pas fâchées de la connoître. 

L'Eglife Cathédrale de Strasbourg, & fur-tout fa tour 
commencée en 1277, par l’Architeéte Ervin de Stein- 
bach, eft un des chef-d’œuvres de l’archite@ure gothi- 
qe. Cet édifice, dans fon total & dans fes parties, eft 
un Ouvrage parfait & digne d’admiration, qui ne trou- 
ve pas même fon pareil dans l'univers. Ses fondernens 
_ ont été fi folidement jettés, que, quoique percé à jour, 
il a réfifté jufqu'ici aux orages & aux tremblemens de 
terre. Ce travail prodigieux porta aù loin la réputation 
des Maçons de Strasbourg. Le Duc de Milan écrivit, . 
en 1479, une lettre au Magiftrat de cette ville, par 
laquelle il lui demandoit une perfonne capable de diri- 
ger la conftruétion de lEglife fuperbe qu'il defiroit éle- 


(1) L'Auteur d’un livre imprimé en 1766, & intitulé l’Etoile Flam- 
boyante , t0m. 1, pag. 41, 53, paroïit adopter ce dernier fentiment, 


, H 3 


e 


(118) 
ver dans fa Capitale (1). Vienne, Cologne, Æurich ; 
Fribourg firent conftruire des tours à l'imitation de celle 
de Strasbourg, qui ne fut achevée qu’au mois de juin 
1439 ; mais elles ne l’égalerent ni en hauteur, nien beauté , 
rien délicatefle, Les Maçons de ces différentes fabriques, 
& leurs éleves qui fe répandirent dans toute l'Allema- 
gne, formerent, pour fe diftinguer du commun de Ja. 
genre maçonne, des aflociations auxquelles ils donnerent 
le nom allemand de Agen, qui en françois fignifie lo- 
ges; mais elles s’accorderent toutes à reconnoître la 
fupériorité de celle de Strasbourg , qui fut nominée haup- 
hüre, ou grande Loge ( 2 ). | 

On conçut dès-lors le projet de former de ces différentes 
aflociations une feule fociété pour toute l'Allemagne; maiselle 
pe prit une confiftance folide que vingt ans après l'entiere 
conftruétion de la tour de Strasbourg. Les differens Maîtres 
des Leges particulières s'aflemblérent à Ratisbonne, où ils 
drefsèrent, le 25 avril 1459, l’aête de canfraternité, 
qui établifloit le Chef de la Cathédrale de Strasbourg, & 
fes fuccefleurs, pour Grand Maître unique & perpétuel 
de la confrérie générale des Maçons libres de l’Allemae 
gra L'Empereur Maximilien confirma cet établiffement par 
lon diplâme denné à Strasbourg en 1498 ; Gharles-Quint , 
Ferdinand , &x leurs fucceffeurs , le renouvellèrent. | 
” Cerre fociété ,compofée de maîtres, compagnons & ap. 
rentis, farmoit une jurifdiétion particulière : la fociété de 
Éerasbourg embraffoit toutes celles de l'Allemagne. Elle tenoit 
fon tribunal dans la Loge, & jugeait fans appel toutes 
les caufes. qui lui étoient portées, felon les règles & les 
ftatuis de la confrérie. Ces ftatuts furent renouvellés & 
imprimés en 1563. Les Loges des Macans de Souabe, de 
pie de Bavière , de Franconie , de Saxe, de Turinge, 
& des pays fitués le long de la Mofelle, reconnoiffoient 
l'autorité dela grande Loge de Strasbourg. Dans le fiècle 
même où nous vivons, les maîtres de la fabrique de Stras- 
bourg condamnèrent à une amende les Loges de Drefde 


kde Û 


em. * 


(1) Je pofséde la copie de cette Lettre en Italien. 
(2) Visux regifire de la tribu des Maçons de Strasbourg. 


! 


( 119 ) 
& de Nuremberg; & cette amende fut payée. La grande 
Loge de Vienne, dont relevoient les Loges de la Hon- 
grie & de la Styrie, la grande Loge de Zurich; qui avuit 
dans fon reffort toutes celles de la Suifle , avoient recours 
à la Loge mère de Strasbourg, dans les cas graves & 
douteux. 

Tous les membres de cette fociété n’avoient aucune com- 
munjcation avec les autres Maçons, qui ne favoient em- 
ployer que Je mortier &t la truelle. Ils adoptèrent pour 
marques caraftériftiques tout ce qui pouvoit fe rapporter 
à leur métier, qu'ils regardoient comme un art bien fupé- 
rieur à celui des fimples Maçons. L’équerre, le niveau & 
le compas devinrent leurs attributs. R£folus de faire un 
corps à part dans la foule des ouvriers, ils imaginèrent 
£ntre eux des mots de ralliement , des attouchemens pour 
fe recannoître , & des fignes pour fe diftinguer : ils nom- 
moient cela le figne des mots: das vortzaiçhen, Le falus 
dergrufs. Les apprentis, les compagnons. & les maîtres 
étoient reçus avec dis cérémonies auxquelles ils faifoient 
préfider le'‘fecret. Ils prirent pour devife la liberté, & en 
abuserent même quelquefois pour fe refufer à l'autorité 
légitime des Magiftrats. | | 

Vous croiriez reconnoître, Midame , à ces traits, les 
Francs-Maçons modernes. En effet, l'analogie eft fenfñ- 
ble : le même nom de Loges, pour fignifier les lieux d’af- 
femblée ; le même ordre. dans leur diftribution ; 
la même divifion en maîtres, compagnons & apprentis: 
les uns & les autres font préfidés par un Grand- 
Maître. Ils ont également des fignes particuliers, des 
loix fecrettes, des ftatuts contre les profanes : enfin , 1ls 
pourroient dire les uns aux autres : wesfrères 6 mes 
compagaons me reconnoif[ent pour Magçon. M:is nos Ma- 
çons de Strasbourg, malgré l’obfcurité de leur travail, 
prouvent par des titres ançiens & authentiques, leur 
état @ leur origine ; & nos Francs-Maçons François , 
 Auglois , Allemands, Napolitains, même malgré Airam 
6 le temple de Salomon , ne peuvent en prouver autant. 
Je crois même que la tour de Strasbourg eft un monu- 
ment plus fenfible que les fimeufes colonnes d’airain de 
Jakim & de Booz. le pourrois cependant me tromper ,car 


H 4 


| _— .( 120 ) : : 
car je fuis. dans les ténèhres | G je vais chercher la lumière au. 
feptentrion. 

J’ajouterai encore, Madame , que ce tribunal de la Loge 
des Macons exifte aujourd'hui à Strasbourg ; & quoique 
fa jurifdiétion foit bien diminuée, elle eft encore regardée 
comme la grande Loge d'Allemagne. Les habitans de notre 
ville y avoient recours pour tous les cas litigieux, re- 
latifs aux bâtimens ; le Magiftrat lui en remit même 
entièrement la connoiffance , en 1461 , enlui prefcrivant, 
la même année, les formes & les loix qu’elle obferveroit > 
‘cé qui futrenouvellé en 1490. Les jugemens qu’elle rendoit, 
portoient le nom de hurttenbrief, ou lettre de Loge. Les 
archives de la ville font remplies de ces fortes de lettres, 
& il y a peu d'anciennes familles à Strasbourg, qui n’en 
confervent dans leurs papiers. Mais le Magiftrat Ôta, en 
1620, à la Loge de Strasbourg, la Jurifdiétion qu'il lui 
avoit confiée fur les bâtimens ; l’abus qu’elle avoit de fon 
autorité, nécellita cette fuppreffion. 


Je fuis, &c. 


A Strasbourg, ce 24 Novembre 1778. - 
NOTE XVIIL 
‘Qui la conferve avec des modifications. Page 76. 


Traduëlion d'un billet dela main propre de la Mapefié Impériale 
G& Royale PEmpereur, concernant l'Ordre des Francs- 
Maçons. 


L Franc-Maçonnerie s’eft tellement répandue dans mes 
Etats, qu'il n’y a prefqu’aucune petite ville de province où: 
on ne trouve des Loges , & il eft de là plus grande néceffité 
d'y étàblir un certain ordre. Je ne connoïs pas leurs myf- 
tères, & Je n'ai jamais eu aflez de curiofité pour les péné- : 
trer ; 1l me fuffit de favoir que la Franc-Maçonnerie fait 
toujours quelques biens , qu’elle foutient’les pauvres, &. 
cultive & protège les lettres, pour fairé pour elle quelque 
chofe de plus que dans tout autre pays. Mais comme la 


121 
raifon d'Etat & le bon ordre demandent de ne pas laifler 
ces gens entierement à eux-mêmes & fans une infpeétion 
particuliere , je penfe de les prendre fous ma prote@ion , 
& de leur accorder ma grace fpéciale, s'ils fe conduifent : 

bien , fous les conditions fuivantes : | 

19. Il n’y aura dans la Capitale qu'une ou deux Lo- 
ges, & s’il eft impofñble d'y recevoir tous les frères , tout 
au plus trois. Dans des villes où il y a des régences, on 
permettra aufli une, deux ou trois Loges. Toutes les Lo- 
.ges dans les villes de province où il n’y a pas de régence , 
font rigoureufement défendues, &c l’hôte qui fouffre des 
affemblées dans fa maifon, fera puni comme un criminel 

qui permet des jeux défendus. 
2°, Les liftes de toutes les Lopes & de leurs membres 
feront envoyées au Gouvernemen!:, les jours de l’affemblée 
toujours marqués; & tous les trois mois on enverra un dé- 
tail exaét des membres qui ont été reçus à la Loge, ou 
qui l’ont quitté, mais fans annoncer les titres , dignités & 

grades qu'ils ont dans la Loge. 
3°. Chaque année on indiquera au Gouvernement le 

Directeur de la Loge. 
_ En revanche de tout cela , le Gouvernement accorde aux 
Francs-Maçons réception, proteétion & liberté ; laïfle en- 
tierement à leur dire@ton l'intérieur des Loges & leur conf- 
titution , & ne fera jamais quelques recherches curieufes. 
__ -De cette façon, l'Ordre des Francs-Maçons, qui eft 
compofé d’un grand nombre d’honnêtes-gens qui me font 
connus , peut devenir utile à l'Etat ; & on communiquera 
cette ordonnance aux Gouvernemens de Province. 


JOSEPH. 


P. S. L'exécution de cette ordonnance commence dès 
Je premier janvier. | or, 


K 


. (182) 
E same 0-0 D Eee meme sms 
| NOTE XIX 
Si dans les beaux jours de Krédénic II, Page 76. 


D: gens inftruits ont prétendu que ce grand Roi n'étoit 
pas fi incrédule fur Ja magie & les vifions que la Renom- 
mée l'a publié. Quelle que ft fa façon de penfer , bien eft 
vrai qu'il eût profcrit cette Selte dangereufe. Ce ne fe- 
roit pas la feule occafion où il auroit défobéi à fa propre 
impulfion , $& où fa raifon lui eût fait faire le contraire 
de ce a quoi il inclinoit. Du moment qu'il auroit vu le 
prétexte à un abus, fans autre examen, il eût anéanti la 
&e. ee 


Dep 6 


Les hommes amis de la vertu feroient une ligue. 
Page 77. 


J £ voudrois fur-tout , je voudrois armer la raifon, &, s’il 
le faut , l’amour-propre de ceux d’entre les Princes que les 
. Lavater & autres adeptes trompeurs ou trompés, fanati- 
ques ou fripons,. font parvenus à féduire, contre les ex- 
travagances honteufes &t les fafcinations groffieres qui les, 
ont infatués. Eh ! que gagneront ils donc à cette pitoyable 

facilité, à ces déplorables foiblefles ? La perte d’un temps 

plus précieux paur eux que-pour les autres mortels, le vide 

du repentir & des regrets , & la chûte de leur confidéra- 

tion perfonnelle, ; 

Quoi donc ! l’accumulation des fourberies de tous ces 
Jongleurs , copiftes plus ou moins adroits, mais toujours 
copiftes les uns des autres, & leur éternel non-fuccès, ne 
difent-ils done pas aflez que leurs promeffes font menteu- 
(gs? que pour les Princes , il n'y a de tréfors que dans une 


( 193 

fage économie , & la (arr À éclairée qui muluplie ay 
féin de leurs Etats les riches & les heureux ; de bonheur que 
dans la paix d'une bonne confcience &t l’acquit de leurs 
intéreflans devoirs , feule jouiffance fur laquelle il eft im- 
pofñible qu'ils ie blafent ; de divination que dans la pré- 
voyance & dans la connoiflance des hommes ; de magie 
que dans le grand art d’infpirer la confiançe &t de fe fairg 
aimer. 

_ Etfi ces mifé-ables Charlatans, toujours pouflés par la 
foif de l’or ou celle de l'intrigue, éloignoient des Cours 
qu'ils obsèdent, les fages & les bons citoyens, toujours 
peu curieux de fe compromettre avec des Avanturiers & 
des Charlatans ? Si diftrayant Pattention des Princes, des 
véritables fources de la profpérité publique , ils parvenoient 
par la force prefqu'irréfiftible de l'habitude , ou par les fé. . 
duftions de l’'amour-propre qui ne veut pas avoir été trome 
pé? s'ils parvenoient à les circonfcrire, à les enchaïner , 
à les hébêter dans le cercle hideux & ftérile de leurs dé- 
ceptions & de leurs preftiges; fi la haïne pour la réfiftance, 
cètte maladie contagieufe &t mortelle de taus les Princes 
abfolus , alloïent changer ces rêveries ténébreufes en un 
fyftême d'intolérance & de perfécution. Ah ! que devien-+ 
driez-vous ? les jouets & les viétimes , les Prédicants & les 
Satellites des fuperftitions les plus honteufes qui aient Jamais 
infecté la terre. | | 
(Lettres fur Caglioftra & fur Lavyater, 

par M. te Comte de Mirabeau. ) 


EE | 
NOTE XXI. 
Sur la croyance aux Efprirs. 

a raïfon ne conçoit pas qu'il puifle y avoir des Efpritg 
capables d'opérations corporelles ; mais’ elle voit que ceux . 
qui les ont imaginés , ont été d'erreurs en erreurs. Croyans 
à l’exiflence d'un premier être gouvernant les mondes , que 
fa puiffance avait créés , les hommes ont fuppalé qu'il ne 


\ 


( 124 ) 

pouvoit les régir qu’en ayant (ous fes ordres des Miniftres, 
des êtres fpirituels , prêts à porter par-tout fes volontés fu- 
prêmes. Ils ont affinilé Dieu à un Roï; mais ils n’ont pas 
vu qu'un Efprit ne pouvoit ni occuper ni parcourir un ef- 
pace. On ne peut pas concevoir un efprit allant à gauche, 
à droite; notre ame agir au dedans de nous fans ce mou- 
vement. Suppofons un homme qui foit tout-à-ia-fois Na- 
turalifte & Aftronome, lorfqu’il examine un ciron, fon ame 
eft dans un ciron ; lorfqu'il examine k foleil, fon ame eft 
à un million de lieues ; mais elle n’a parcouru aucun efpace 
(). Appliquons ce raifonnement aux Efprits. S'il en exifte, 
ils ne peuvent ni defcendre , ni monter, ni paroître, ni 
difparoitre, ni parler, ni faire du bruit, Ces opérations 
corporelles détruifent l’idée que nous pouvons nous faire 
d’un efprit ; il eft également inutile de leur afhgner un fé- 
jour. Cent millions de milliards d’efprits peuvent habiter 
enfemble fur la pointe d'une épingle, comme dans ces 
vafles déferts que notre imagination fuppofe entre le fé- 
Jour des aftres de l’Empire. 

Le- raifonnement détruifant ainf les premiers principes 
de cette opinion, il ne refteroit que l’expérience. Or, les 
faits n’ont jamais prouvé d’une manière fatisfaifante l'ap- 
parition des Efprits ; fi une hiftoire étoit une preuve , il fau- 
droit admettre touites les hiftoires, du moins les Afiatiques 
s’en rapporteroient aux leurs ; les Africains feroient de mê- 
Me ; 1l réfulteroit delà des contradi@tions multipliées. 

Un Anglois, Glamvill, a écrit qu'il exiftoit des êtres 
qui poflédoient un corps plus fubtil & une ame plus par- 
faite que la nôtre. Où exiftent ces créatures aériennes ? 
Qui fait leur hiftoire'? Mais quand même on les fuppofe- 
roit exifter, cela ne fait pas plus à la queftion préfente, 
que fi un Ecrivain venoit nous aflurer que Mars eft habité 
par des hommes.qu' ont tiente pieds de hauteur. L’unique 
réponfe à faire à des fuppofitions , eft de fuppofer à fon 
tour que cela n’eft pas ; alors la difpute eft finie. 

: C’eft donc ici où s'arrête la raïfon ; mais dira-t’on, cela 
ne prouve rien. Là, où la raïfon s'arrête , la religion com- 


_ ‘(r) On pourroit répondre à cela que c’eft confondre l'ame & là penfée. 


1925 
mence à nous éclairer ; or, elle D nfcme abfolument l'ap- 
parition des Efprits bons &t mauvais , & nous parle de leurs 
différentes opérations. 

Nous répondons que la Religion elle-même ne peut guè- 
re exifter avec cette doétrine. Si par fes Müiniftres, fes 
Prophètes, fes Apôtres , il a plu à Dieu d'interrompre les 
loix de la nature, & de faire des chotes qui ne pouvoient 
être faites fans l'aide de fa Toute-puiflance ; comment 
arrive-t-il qu’il y ait une autre puiflance qui fafle faire les 
mêmes miracles ? La première fe trouveroit alors infai- 
nent affoiblie , & la croyance eft déconcertée. C'eft pour- 
tant le réfultat de la doétrine des mauvais Efprits. Ou ils 
feroient foumis à Dieu, & alorsil feroit l'auteur du mal, 
en le permettant, ce qui paroit un blafphême , ou ils {e-. 
roient égaux ; alors Dieu n’eft plus Tôut-puiffant ,. ce qui 
feroit un autre blafphême. La Religion eft donc, par {a 
fainteté de fes dogmes, contraire à cette doétrine (x ). 

Quel feroit donc enfin le moyen d'appaifer , fur ce 
point , l’inquiète turiofité des hommes ? Il en eft peu; mais 
on pourroit dire à un petit nombre , pour juger une fem- 
blable queftion , il faut être très-inftruit Il eft tant de 
manières de tromper les fens avec les fecrets de-la nature. 
Le fiècle dernier avoit les mêmes prodiges que .celui-ci. 
Ils ont été expliqués par des moyens fort naturels ; n’eft- 
ce pas une forte prélomption , que ceux qui nous éton- 
nent dans ce moment trouveront pareillement des in- 
terprêtes. 

Si l’on remonte à l’origine de ces erreurs, nous les 
‘ trouverons dans le caraétère de l’homme. Etre préfomp- 
tueux , il eft tourmenté du defir de lire dans l'avenir; 
foible , il redoute les premiers pas qu’il fera dans des ré- 
gions inconnues. Il voudroit voler. fur les aïîles des fciences 


__ (x) Ici l’Auteur va trop loin. Qui connoit le plan de Dieu? Qui a 
été de fon confeil? Comment fait-on queles concrariétés apparentes qui 
agitent le monde ne fervent point au but de fon Auteur, en produifane 
par ce mouvement, une félicité générale, qu'une létargique monoronie 
de la Nature ne fauroit jamais effeêtuer à Il y a tant de genres de féli- 
cité, & il doit y avoir une variété f infinie de toute chofes dans cet 
Univers, que l’efprit borné de l’homme ne devroit jamais progoncer fur 
les vues de fon auteur, quand i! permet ce qui nous femble être un mal, 


Li 


ee 


12 
vers l’auteur de tout, & nt fans'ceffe fa näturé du 
vue ,1l s'épuife en efforts inutiles , qui ne fervent qu’à con-. 
ftater fon impuiflance. L 

Il eft tout à-la-fois éclairé & ignorant , grand & mé- 
prifable , trop rèémpli de connoiffances pour s’armer de la 
vertu ftoïque , il flotte fans cefle entre l'aétion & Ie re- 
pos. Incertain s’il eft Dieu onu brute , s'il doit préférer fon 
ame ou fon corps. El naït pour mourir , il raifonne pouf 
errer. Sa raifon même n’eft pour lui qu'une efpèce de dé- 
lire. S’il ne écoute pas, tout pour li eft obfcur ; s’il la 
confulte trop, toùt lui paroït incertain. Cahos de rai- 
fonnemens & de paññions, continuellement abufé & dé: 
fabufé pat lui même, il tombe , fe relève & retombe fans 
cefle. Il eft créé maître de tout, & de tout il eft la proie: 
Seul juge de la vérité ; il fe précipite d'erreurs en er: 
teurs , ileft enfin la gloire & l'énigme de la création. 

Tel eft l’homme ; perfonne n’a-appellé de l’opinion de 
Pope, & c'’eft un pareil être au témoignage duquel of 
s'en rapporteroif ; lorfqu’il fe vante de bouleverfer ; à fon 
gré , les loix de Ia nature ? de citer à fon petit tribunal 
des êtres qui ; s'ils exifloient, feroïent d’une nature bien 
fupérieure à la fienne ? d’établir une corréfpondance entre 
le ciel & lui, fut les fombres profondeurs de l'avenir ? 
Non , non, laiflons périr dans l’oubli eet amas menfongef 
de vifions, d’impoflures , de contes ; que la bétife , l’in< 
térét , l’orgçueil , l’opiniâtreté ; ont enfanté tour-à-tour. 

Îl eft des hommes avides de célébrité fans’ taleñt pour 
l'acquérir , fans art pour faire illufion. Îls ont recours à 
cette fcience occulte , & à la faveur de quelques appa- 
fences de fuccès 3 1ls font des profélites ; le temps détruit 
leurs frêles édifices ; 1ls n'emportent que le mépris de leurs 
contemporains. : | | 

Il en eft d’autres dont läfoiblefle des nerfs eft telle qu’elle 
les rend timides fur l'avenir , crédules fur le préfent , trou- 
blés fur le pañlé { ils ont, fans cefle, devant les yeux, 
Pimage de ces Efprits, miniftres vengeurs des crimes de 
la terre. Fiottans entre les remords. & l'inquiétude ; ils 
croyent tout parce qu'ils n’examinent tien. | 

Quelques-uns cherchent des dupes, taxent la facilité des 
tiches ; furprennent la crédulité des efprits foibles, bras 


119 
vent les farcafmes des ur & trouvent, parini 
des tentatives de toutes efpèces, quelques dédommagemens 
momentanés, aux humiliations inféparables de ce dangé- 
reux métier. 

: D'autres encore, trompés par leurs organes, font fu- 
jets à une efpece de maladie qui les rend vifionnaires j 
ils voyent des chofes qui n’exiftent pas ( 1 ), & enten- 
dent des fons imaginaires. Un homme qui devint fourd 
entendoit, une année auparavant, une mufique conti- 
nuelle, qui lui fembloit même très-harmonieufe. 

Une derniere clafle enfin, & c’eft la plus nombreu- 
fe, a été dupe de quelques Charlatans adroits : le temps 
a effacé les traces de la fourberie , & n’a laiflé, dans leurs 
imaginations féduite , que les réfultats qui les ont frap- 
pés. Souvent forcés de défendre leur propre jugement, 
foupçonnés d’avoir été trompés, ils fe bnt rendus les 
faits perfonnels, & font devenus les Apôtres d’une er= 
teur dont ils n'avoient été que les inftrumens. 


( Mélanges Littéraires, par M. De Lucuer. ) 


_ Fin des Notes. 


( 1 ) Voyez dans. }'Effai Analytique des Facultés de PAme, par M4 
Bonnet , l’hifioire des vifions d'un grand pere de cet illuftre Philofophe 3 
commeil voyoit, en plein jour fa chambre remplie de gens qui n’y 
étoient pas, fa maifon démeublée, les portes gardées par des hommes 
armés, L'habitude feule put lui apprendre à diftinguer l'apparence de 1x 
réalité ; encore s'y trompa-t'il fouvent, Toutes ces illufions ne vinrent 
que du dérangement de fa prunglle. 


LR à